Artcile paru le 12/13 octobre 1963.

Défense de la Perse antique

Les Grec et les Barbares par Amir Mehdi Badi‘

mercredi 1er janvier 2003, par Charles HALLER

Les préjugés ont la vie dure, surtout lorsqu’ils sont appuyés par une longue tradition littéraire. Amir Mehdi Badi‘, dans un livre paru récemment chez Payot, tente de pourfendre celui qui fait des Perses de l’antiquité “un troupeau d’Asiatiques courbés sous le fouet”. L’expression est d’un commentateur d’Hérodote et résume l’opinion que trop d’historiens ont soutenue depuis le 17e siècle depuis le Discours sur l’histoire universelle de Bossuet exactement.

La mode est pourtant aujourd’hui à la pluralité des civilisations. L’idée s’est répandue que la culture n’a pas qu’une source ; un Malraux, que M. Badi‘ aurait pu citer, a montré les origines multiples de l’œuvre d’art. Mais il s’en faut de beaucoup qu’une telle attitude règne dans tous les domaines.

En 1943, l’un des maîtres de la géographie humaine, André Siegfried, formulait ce jugement tranchant :

… par opposition aux Perses, les Grecs de l’antiquité étaient déjà des Occidentaux ; Marathon devrait être, pour nous, un lieu de pèlerinage !… Quand les Grecs, ces hommes libres, résistaient aux Perses, ils marquaient ainsi une frontière que l’histoire nous a transmise.

Les historiens pensent que l’issue victorieuse des guerres médiques a permis l’épanouissement de la civilisation grecque classique. Ils oublient que les Grecs d’Asie, qui faisaient, partie de l’empire achéménide, participèrent au développement de la pensée grecque.

L’idée simpliste et péjorative que l’on se fait des anciens Perses, M. Badi‘ la démolit de la façon la plus adroite qui soit. Il se borne à citer les auteurs grecs, à en donner in extenso les passages les plus révélateurs. Faisant parler des témoins, il prouve que les Grecs de l’antiquité eux-mêmes n’avaient pas du tout ce sentiment de mépris qu’éprouvent beaucoup de nos historiens envers les Perses.

Cernons la question d’un lieu plus près. Aux yeux d’Eschyle, qui avait combattu à Marathon (490 av. J.-C.), les soldats de Xérès sont :

…des archers triomphants et des cavaliers, formidables à voir, terribles dans la lutte par la décision vaillante de leurs cœurs.

Ernest Renan jetant un long regard sur les études qui avaient occupé toute sa vie, écrivait, de l’histoire de l’Orient :

…l’humanité complètement absente, pas une voix de la nature ; pas un mouvement vrai et original du peuple. Que faire en ce monde de glace ?

Parlait-il vraiment du monde où ont vécu les prophètes d’Israël, Zoroastre et Jésus ?

Il y a le témoignage de Xénophon. qui reproche aux Perses d’être beaucoup plus efféminés qu’au temps de Cyrus. Que remarque-t-il en eux, lui qui les connaît bien pour avoir vécu chez eux, combattu pour eux comme mercenaire ? Il dit que les Perses ne marchent plus les pieds nus qu’ils portent des gants, qu’ils se couvrent la tête et le corps en hiver, qu’ils sellent leur monture et ne montent plus à cru, qu’ils aiment, les mets délicats… En somme, ce sont les reproches que les nations pauvres ont toujours adressés aux nations riches et civilisées.

Mais Xénophon loue les règles de probité et de bienséance, élevées chez les anciens Perses à la hauteur d’un principe religieux. Ce n’est pas chez eux que Platon aurait trouvé des modèles pour sa peinture du “banquet”, le “banquet des sages”, où les hoquets d’Aristophane se mêlent aux cris d’Alcibiade, tandis que les convives sont obligés, de boire à profusion.

Citant Xénophon, Montaigne disait : « Les Perses apprenaient la vertu à leurs enfants, comme les autres nations font les Lettres. » Et l’on connaît la phrase lapidaire d’Hérodote : « …lis n’enseignent à leurs enfants que trois choses : monter à cheval, tirer de l’arc, dire la vérité. »

Quand Socrate veut inciter Alcibiade à rentrer en lui-même, il le pousse à se comparer aux Perses, à voir combien il leur est Inférieur, et conclut :

pour les Surpasser, nous n’avons Pas d’autre moyen que l’application et le savoir.

C’est que, pendant au moins deux siècles la Cour du Grand Roi et Suse, sa capitale, ont exercé une puissante attraction sur les Grecs. Trois d’entre eux pourtant ont porté à la puissance des Achéménides des coups terribles : Thémistocle, à Salamine en 480 ; Pausanias, à Platées, en 479 ; Alexandre de Macédoine à Gaugamèle, en 331. De loin, ces trois hommes raillèrent le faste de Suse et la magnificence de la cour des Perses : Le jour où ils y goûtèrent, incapables de résister à sa séduction, ils s’y jetèrent corps et âme Thémistocle, dix ans après sa victoire sur Xérès, fut accusé du crime de “médisme”. Il se réfugia à là cour d’Artaxerxès, pour y vivre en vassal fieffé du souverain achéménide Suse, qui savait être plus magnanime qu’Athènes, était trop généreuse pour faire obstacle à l’épanouissement de là civilisation grecque, qui ne rencontra que la sympathie des Perses, au sein même de l’empire achéménide.

Plutarque, que M.Badi‘ a le bon goût de citer dans la savoureuse traduction de Jacques Amyot montre les Perses plus humains que les Grecs, quoique moins libres ; plus évolués, plus civils, plus affables que les Athéniens, quoique moins artistes et surtout capables de plus de générosité. “Barbares”, oui, si ce terme est pris dans son sens primitif, que lui donnait Oresme au milieu du quatorzième siècle : « Barbares, tous ceulz qui sont de estranges langues ».

Le Spartiate Pausanias, après avoir vaincu les Perses, voulut s’aller à eux, devenir l’un d’eux. Ses compatriotes le tuèrent.

Quant à Alexandre le Grand, il ne faut pas le représenter comme je champion d’une, culture supérieure, qui va Conquérir pour civiliser. A peine roi, il fait tuer tous ceux qui Thèbes est symptomatique de son a d’esprit. S’il attaque l’empire achéménide, c’est pour se battre, conquérir et triompher. Il est l’exacte réplique de l’Achille, d’Homère, la brute déchaînée qui piétine le cadavre d’Hector. Mais la séduction perse joue aussi pour Alexandre. Il cherche sans cesse à unifier l’empire qu’il crée. Il reprend à son compte l’administration établie par les Achéménides. Montesquieu dira :

Il abandonna, après la conquête tous les préjugés qui lui avaient réussi à la faire, il prit les mœurs des Perses.

…jusqu’à ce mariage Spectaculaire unique dans les annales de l’histoire où, à l’exemple d’Alexandre lui même et de quatre-vingts de ses compagnons, dix mille Grecs épousèrent dix mille filles de cette terre qu’ils appelaient barbare.

Le plaidoyer passionné de M. Amir Mehdi Badi‘ mérite d’être lu et médité. Il fait partie de ce mouvement humaniste, au sans large du mot, qui tente d’effacer les préjugés fondés sur la race et l’origine géographique. C’est dire son intérêt actuel, même s’il traite de questions qui ont plus de vingt siècles.

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