Voilà qui est net : une certaine surdité diminue la miséricorde. Il faudrait ajouter qu’il y a une façon d’être, sourd qui est propre aux gens qui ont beaucoup entendu et qui jouissent d’une large audience. Ainsi, dans son Histoire de la Chine, chaque fois que René Grousset entend la classe cultivée devenue le mandarinat — proclamer que la guerre est une chose néfaste et inutile, Grousset définit ce point de vue par ces mots : déclamations d’intellectuels. Au moment de préciser que ces déclamations finiront pair triompher du tempérament guerrier de la Chine antique, il ajoute :
Le jour viendra où la carrière des armes, déconsidérée par les intellectuels, sera réputée un métier inférieur et où toute guerre préventive sera rendue impossible par le pacifisme utopique des mêmes milieux. » [1]
Il est intéressant de constater à quel point René Grousset, occidental et chrétien, est d’accord, sur ce point essentiel, avec Mao Tsé-toung, oriental et communiste, qui a repris au compte de son parti, les desseins conquérants du vieil empire.
D’autre part, la distance apparaît singulièrement réduite entre la théorie raciste exposée dans Mein Kampf et ce jugement formulé par André Siegfried :
La civilisation occidentale est l’œuvre d’une race… Ce sont les Blancs, et eux seuls, qui ont fait l’Occident.
Cette affirmation, brutale est citée par M. Amir Mehdi Badi‘, dans une étude intitulée Les Grecs et les Barbares [2]. M. Amir Mehdi Badi‘, dont j’ai signalé ici même le très intéressant ouvrage sur Zoroastre, attire aujourd’hui notre attention sur l’espèce de surchauffe intellectuelle que l’on rencontre chez quelques hommes de haute culture qui, bien loin d’appartenir à une idéologie totalitaire, rejoignent cependant tés idéologies par un certain esprit d’absolue supériorité. Pour la seule raison qu’ils ne sont pas communistes, accepterons-nous la mesure que nous impose leur intransigeante fierté d’Européens et de Blancs, cette mesure qui va jusqu’à tenir pour barbare, c’est-à-dire sanguinaire ; despotique et inhumain, tout ce qui n’entre pas dans le cadre de la civilisation telle qu’ils la définissent d’après les Grecs, sans que les Grecs eussent d’ailleurs approuvé leur formule ? Telle est la question à laquelle le lecteur se trouve sollicité de réfléchir, lorsqu’il a suivi M. Amir Mehdi Badi‘ jusqu’au bout de sa captivante enquête sur les guerres, médiques, la paix de Callias, la carrière de Xénophon, la conquête d’Alexander.
Sans doute les textes sur lesquels s’appuie l’auteur sont-ils des plus connus, mais quel plaisir de les reprendre à cette occasion, et de découvrir une fois de plus en quelle estime les grands esprits de la Grèce et quelques-uns de se capitaines vainqueurs ont tenu la civilisation dominée par le Grand Roi. On en doit conclure que les peuples se font la guerre faute, de se connaître : telle est bien l’impression que donne Eschyle dans Les Perses. Quant à Hérodote, dégage clairement la responsabilité de la part de militaire, représenté par Mardonios, dans campagne entreprise par Xerxès contre les cités grecques.
Sa critique la plus mordante, M. Amir Mehdi Badi‘, la fait porter sur les Européens modernes qui, de Bossuet à André Siegfried, et quelle que fût leur confession, se chargèrent de prouve que l’histoire européenne, depuis. Marathon, Salamine, transmet à la conscience occidental des frontières dont elle ne peut sortir sans renier elle-même et sans trahir la race, blanche. Pour André Siegfried, Marathon devrait un lieu de pèlerinage ; que signifie ce pieux désir sinon qu’il faut tenir pour un héritage sacre tous ce qui perpétue l’opposition qui s’est alors traduite par un acte de guerre, bientôt suivi d’autres encore plus étonnants et célèbres ?
Or, l’histoire nous oblige à une seule chose essentielle, qui suffirait à en justifier l’étude dépasser les conditions dans lesquelles la vérité est empêchée de se faire jour, et humanité parvenir à un stade supérieur. Les victoires militaires ne servent rien si l’on n’en tien pas les éléments d’une synthèse et d’un ordre des choses où le conflit qui les a provoquée n’aurait plus de sens.
Le livre de M. Amir Mehdi Badi‘ est salutaire et profond parce qu’il sous‑entend la nécessité pour les hommes, d’évoluer et de se choquer eux-mêmes en sortant de certains sillon tracé par l’histoire.
D’autre part, il arrive que M. Amir Mehdi Badi‘ soit moins heureux. Ainsi lorsqu’il souligne la grandeur d’âme dont fit preuve Artaxerxès en accueillant chez lui le vainqueur de Salamine, Thémistocle, brouillé avec sa patrie ; qui se présentait au Grand Roi en qualité suppliant. En revenant sur les faits, M. Amir Mehdi Badi‘ ne précise pas que le rituel de supplication et la croyance en un dieu des hôte sont l’une des plus hautes créations du géni grec, et il se hasarde d’insister sur l’intérêt que le fils de Xerxès pouvait avoir à ménager Thémistocle, grand stratège et profond connaissance des choses grecques. Plutarque ne nous apprend‑il pas que Thémistocle s’est suicidé au moment d’accomplir ce que le roi attendait de lui : la guerre contre Cimon, fils de Miltiade.