Un pouvoir économique nouveau, plébiscité par suffrage populaire, qui proclame sa volonté d’une rupture avec le passé récent ; un homme fort qui rêve depuis longtemps d’exercer le pouvoir suprême et qui préparait méthodiquement sa stratégie de prise de pouvoir ; des institutions politiques critiquées, avec en toile de fond une crise de la représentation : la France en mai 2007 ? Certes. Mais une France qui ressemble étrangement à celle de 1852. (p. 22).
Si la présentation de Hazareesingh est dénuée de tout esprit “journalisme de combat” (il est, en effet, un universitaire britannique), celle de Jean-François Kahn, en revanche l’illustre :
On sait que, finalement, lorsqu’il y eut un risque qu’il ne soit pas reconduit, le prince Napoléon exécuta un coup d’Etat et se fit proclamer empereur. (p. 19)
En somme, Napoléon III a usurpé le pouvoir. Et pourtant, c’est une de ces circonstances historiques où le suffrage universel a désavoué la classe politique. Le peuple a voté en faveur du prince-président au grand dam de cette dernière. Les politiciens professionnels, d’ailleurs, n’avaient-ils pas manœuvré pour écarter du pouvoir un homme devenu par trop populaire ? Si l’on devait se demander qui complotait contre la démocratie, en 1851, de Louis-Napoléon Bonaparte ou de l’establishment politique (Parti de l’Ordre et Républicains, en particulier), qui devrait alors être désigné comme coupable ? Peut-être moins le président Bonaparte que Thiers et ses alliés de circonstance.
Ce dont je me souviens de mes cours sur le XIXe siècle en France, c’est que la classe politique, même les parlementaires, même les tenants du libéralisme politique, craignaient le peuple (et s’il votait mal, pour les rouges, par exemple ?) et souhaitaient limiter autant que possible la taille du “pays légal”. C’est le retour, sous la IIe République, du suffrage censitaire en faveur duquel le parti de l’ordre obtint satisfaction après qu’ait été instauré le suffrage universel, une première fois, en 1848.
Quant un Bayrou ou Marianne fustigent en Nicolas Sarkozy un tyran, de qui se moquent-ils ? Certes, ils peuvent arguer que l’Empire fût autoritaire, du moins jusqu’en 1860, date à partir de laquelle il s’est progressivement libéralisé. Mais alors, cela voudrait-il dire que la IIIe République fut une rupture toute démocratique d’avec l’ordre précédent ? La IIIe République ne naît pas d’un plébiscite ou d’un référendum mais d’une défaite militaire et d’un Coup qui associa des parisiens à d’autres citadins contrairement au Second Empire — laissant sur la touche soixante-dix pourcent de français majoritairement bonapartistes.
En effet, l’Empire, lui, s’appuyait sur les campagnes, à l’époque la majorité du peuple français. Les monarchistes favorables au régime d’assemblée (légitimistes et orléanistes) avaient besoin du cens pour être portés (ou du moins participer) au pouvoir, jusqu’à ce que l’éducation nationale convertisse les français au républicanisme, ce qui fût fait par les républicains et leur profita.
Mais l’Empire, ce n’est pas la réaction, bien au contraire. Certes, c’est la concentration des pouvoirs, un certain jacobinisme mais ça n’a jamais été la Terreur. Napoléon III était volontariste, influencé par les saint-simoniens (notamment Michel Chevalier, négociateur français au traité de libre-échange franco-britannique de 1860), il a modernisé notre économie en s’appuyant sur les banquiers et les industriels afin que les bas de laine des français fournissent un crédit abondant et abordable aux entrepreneurs. Le Second Empire, c’est aussi l’Empire du rail, des canaux, du commerce international et des bassins industriels comme le Creusot et la Lorraine. C’est l’Empire des grands magasins, des biens de consommation et de la mécanisation progressive de l’agriculture (dans le nord) et de l’industrie.
L’empereur légiféra de telle sorte à déverrouiller les obstacles légaux à la création de sociétés anonymes et à l’émission d’obligations, il a libéré les énergies et la France est entrée dans la seconde Révolution industrielle. Mais le prisonnier du fort de Ham est aussi l’auteur de “L’extinction du paupérisme” ; en effet, concerné par la condition ouvrière, Louis-Napoléon a fait adopter une loi reconnaissant le droit de grève en 1864. Le bilan économique et social du Second Empire est très positif, encore fallait-il rompre avec la vieille habitude de l’État avare, absentéiste et protectionniste des Guizot et autres Thiers de la Monarchie de Juillet. Sur le plan de la politique intérieure, dans ses derniers jours, l’Empire s’est mué en monarchie constitutionnelle, certes imparfaite mais résolument tournée vers la réforme graduelle de ses institutions, et avec le ministère d’Émile Ollivier en janvier 1870, c’est une formule qui a démontré qu’elle fonctionnait aussi bien que celle de la république parlementaire.
Aujourd’hui, la question qui se pose n’est pas celle du retour à l’Empire. Elle concerne l’exercice du pouvoir dans la Ve République “quinquennale”. Le régime se présidentialise davantage sans que la France ne cesse d’être une démocratie. C’est aussi un chapitre de notre histoire, l’expression d’un trait de caractère français immuable et récurrent aussi je ne suis pas en désaccord avec l’assimilation du sarkozysme au bonapartisme ni même avec la l’emploi du terme de “IIIe Empire” mais je proteste contre l’assimilation du Second à l’exercice de la tyrannie et à une période sombre de notre histoire nationale. Le Second Empire nous a, au contraire, sauvés de la léthargie et a fait que la France est demeurée une grande puissance en dépit de la défaite de 1871.
Par ailleurs, je tiens à relever que la France impériale a accompli par deux fois dans le passé des exploits exceptionnels, fut-ce seulement à Austerlitz et par l’industrialisation massive des années 1850-60. Certes, par deux fois, la France a été vaincue après maints succès exemplaires mais jamais les vainqueurs ne purent défaire l’œuvre accomplie par les Empereurs et souvent même ils en furent conquis par l’esprit. Enfin, il faut le préciser, si le bonapartisme ressurgit encore, c’est grâce à la République qui interdit le principe dynastique et de ce fait permet encore à notre président d’être plébiscité, à moins qu’on ne retire à nouveau aux français le droit de l’élire.
Les Bonapartes partis, la France demeure bonapartiste. Ce chapitre de notre histoire qui s’écrit en ce moment n’est qu’un puissant écho à cet héritage prestigieux. Notre Nation a, en effet, besoin d’une reprise en main énergique, d’un projet ambitieux et d’une modernisation rapide. Elle a besoin de justice sociale, d’ordre et d’efficacité économique. La France a besoin de grandeur pour se sentir à nouveau vivante, pour libérer ses énergies, pour s’aimer encore. Elle a voté pour Nicolas Sarkozy dans ce but et nul n’a à la juger pour son choix : le peuple a bien voté car il a élu un démocrate… Puisse ce choix avoir été le bon… ou le “moins pire”.
Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison. Ce qu’il y a en moi d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai d’instinct l’impression que la Providence l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. S’il advient que la médiocrité marque, pourtant, ses faits et gestes, j’en éprouve la sensation d’une absurde anomalie, imputable aux fautes des Français, non au génie de la patrie. Mais aussi, le côté positif de mon esprit me convainc que la France n’est réellement elle-même qu’au premier rang : que seules de vastes entreprises sont susceptibles de compenser les ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même ; que notre pays tel qu’il est, parmi les autres, tels qu’ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans grandeur.Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, tome 1, Plon, 1954.