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Les Persans à Lyon

1884-1907

mardi 13 février 2007, par Homa NATEGH

L’initiative de l’envoi d’étudiants à l’École de Santé Militaire de Lyon fut prise en 1894, par le Docteur Schneider, le “médecin principal de première classe, en mission près de Sa Majesté le Schah de Perse” et continua jusqu’en 1912.

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L’École du Service de Santé Militaire de Lyon (1888 — 1971)
Construite sur l’avenue des Ponts (devenue en 1907 avenue Berthelot), proche de la faculté de médecine alors située quai du Rhône, l’École était composée de plusieurs bâtiments. La façade, sur l’avenue des Ponts, contenait le bâtiment principal dit de l’administration, ainsi que les logements du directeur, sous-directeur, major et trésorier de l’École. L’entrée principale s’ouvrait sur un large vestibule, conduisant à une cour carré plantée d’arbres et encadrée de trois autres bâtiments, baptisés Percy (au fond), Larrey (à l’est) et Desgenettes (à l’ouest). Une annexe située en arrière de Percy, reliée par un pont fermé (rapidement baptisé pont des soupirs) au dessus de la rue Méditerranée comprenait infirmerie, gymnase, douches… Les bâtiments furent terminés pour la rentrée de 1894.

Le Docteur Schneider arriva à Téhéran le 10 novembre 1893, en tant que le médecin particulier du prince régent (Kâmrân Mirzâ) et avec un salaire annuel de 2000 toumans. Quelques mois plus tard, en mai 1894, grâce aux bons offices du Ministre de la Presse (E‛temâd-al-saltane), il obtint le titre de Hakim Bâši (chef des médecins) et entra au service de Nâşer al-din Šâh. Toutefois, son bienfaiteur, comme la plupart des Persans habitués à leurs thérapeutiques traditionnelles, ne faisait pas grand cas de ce médecin farangi. Donc, avec une certaine méfiance, il notait dans son Journal : « Attendons encore un peu pour voir combien d’entre nous figurerons sur la liste des victimes » [1].

En 1899, ce médecin fut nommé le président du comité de l’école de l’Alliance Française à Téhéran [2]. Au cours de cette période, il incita le gouvernement Français à reconnaître le diplôme de l’Alliance comme équivalent du baccalauréat. Cependant, en tant que directeur d’un établissement scolaire, le Dr. Schneider mécontenta certains iraniens qui lui reprochaient de ne pas être “sincère” dans ses activités culturelles et de penser beaucoup plus aux “intérêts” de son pays qu’à ceux de ses élèves [3].

L’influence de ce médecin allait grandir encore sous Mozaffar al-din Šâh (1896-1906). En 1901, il fut nommé membre exécutif du “Conseil Supérieur de l’Instruction Publique” (Šowrâ-ye ‛âli-e anjoman-e ma‛âref) [4] et contribua à l’organisation des programmes de l’éducation nationale. En 1902, il accompagna le Roi dans son deuxième voyage en Europe. D’ailleurs celui-ci le cite à plusieurs reprises dans son récit de voyage [5]. En 1904, il encouragea le Šâh à faire venir de Paris un pharmacien militaire afin de l’ “attacher à sa personne”. Le gouvernement Français désigna le Capitaine Gustave Lecomte et celui-ci signa un contrat avec le gouvernement Persan. Son salaire annuel fût fixé à 15.000 francs. En plus, le pharmacien s’engagea à créer un laboratoire de chimie et de former quelques étudiants dans ce domaine [6]. En 1905, le Dr. Schneider participa à la fondation d’un "Institut de la vaccinologie" à Téhéran.

Mais dès 1906, le docteur Schneider tomba en disgrâce auprès de sa propre ambassade à Téhéran. On songea “de remplacer” le Hakim Bâši à la “Présidence du Conseil Sanitaire par un médecin anglais” [7] et cela malgré l’opposition du gouvernement Français : « Cette mesure serait profondément regrettable, écrivait le Ministre des Affaires Étrangères. Je suppose que vous vous employez à en empêcher l’exécution » [8]. Mais d’après le Dr. Schneider, l’ambassadeur était “ennemi” et travaillait main dans la main avec les Anglais [9]. En effet peu après, le médecin fut remplacé par un certain Dr. George, attaché à l’ambassade d’Angleterre.

Dès son arrivée en Iran en 1893, le Dr. Schneider essaya de convaincre le Šâh et les autorités de son propre gouvernement de l’envoi d’un certain nombre d’étudiants en France, surtout des boursiers sortis de grandes écoles et issus de “bonnes familles”. En effet, en tant que militaire, le Dr. Schneider avait surtout en vue l’École du Service de Santé de Lyon. Son but était d’une part, de contrebalancer “l’influence des gouvernements britannique et allemand” qui avaient déjà accueilli des Persans dans leurs écoles pour consolider leur situation en Perse [10], d’autre part de développer les relations culturelles et militaires entre la France et la Perse. Ainsi, le Hakim Bâši était persuadé que les futurs médecins persans, une fois rentrés dans leur pays, pourraient contribuer à servir les “intérêts” de son pays en Iran. Cet avis était facilement partagé par la plupart de ses compatriotes : « Plus la langue française, écrivait A.L.M. Nicolas, le consul de France à Tabriz, se répandra en cette contrée, plus ses habitants auront le désir de nous connaître, de se rendre fréquemment chez nous et d’entrer en relation avec les représentants de notre commerce et de notre industrie » [11].

Ajoutons qu’au début du siècle, dans les divers établissements scolaires, le manque d’effectifs était sensible à tel point que “des libraires et des pharmaciens français étaient nommés professeurs” dans l’enseignement [12]. Ainsi, le Dr. Schneider estimait que l’envoi des étudiants en France pour les former dans les diverses disciplines militaires et scientifiques, surtout en médecine, se révélait une affaire urgente. Néanmoins, son projet posait quelques problèmes d’ordre administratif et de formation.

Premièrement, les diplômes des écoles nationales persanes n’étaient pas reconnus en France comme équivalent du baccalauréat français, alors que l’Alliance Française préparait ses élèves au baccalauréat, l’École Loqmâniye de Tabriz se disait une institution en vue de “la préparation aux grandes Facultés d’Europe” [13] et l’École Rošdiye [14] avait les mêmes prétentions. En plus, Hâji Mohammad Hasan Rošdiye, le directeur de cette dernière école, se présentait dans l’en-tête (épigraphe) de ses lettres comme “le Fondateur des écoles modernes en Perse” [15].

Notons enfin qu’en août 1895, les délégués de l’Instruction Publique à Tabriz s’adressèrent au Consul de France afin « de leur faire venir de Paris les modèles des diplômes employés en France : Certificat d’études, Brevet de Capacité, Baccalauréat ès-Lettres, ès-sciences, doctorat, doctorat en médecine et Officier de Santé » [16]. Ne connaissant pas d’Établissement spécial pour “l’imprimerie et la fourniture de pareils documents”, le Consulat s’adressa à une certaine papeterie du Général Cabasson et commanda “des spécimens des diplômes universitaires” français [17]. Chaque exemplaire devrait être d’un “genre et d’une écriture différents”, afin que les intéressés puissent les “modifier” selon leur besoin et les renvoyer par la suite “en indiquant le genre et l’écriture adoptés” [18]. L’établissement en question dut s’adresser à l’Imprimerie Nationale, attachée au Ministère de la Justice tout en soulignant que “la plupart des modèles” demandés sortaient des ateliers de ladite imprimerie [19]. Ce fut le tour de l’imprimerie de solliciter l’autorisation des Ministres des Affaires Étrangères et de l’Instruction Publique. Il semble qu’on n’ait pas donné suite à ces demandes et que l’affaire en soit restée là. Désormais, il était clair que les diplômes de Loqmâniye, de Rošdiye, de l’Alliance Française, et même celui de Dâr al-Fonun, ne seraient pas reconnus comme valables par les universités de France, surtout dans les domaines scientifiques.

Pour les étudiants persans désireux de perfectionner leur connaissances de médecine en France, le Dr. Schneider estimait que les candidats ; n’étaient pas aptes à acquérir “le diplôme de Docteur”. Leurs “études médicales” restaient “trop élémentaires”. De plus, la plupart de ces jeunes gens demeuraient “à peine quelques mois, un an ou deux au plus” en France, sans se faire inscrire régulièrement à la Faculté. Néanmoins, de retour en Perse, ils n’hésitaient pas à affirmer qu’ils avaient passé tous les examens requis et s’attribuaient officiellement le titre de Docteur en Médecine [20]. D’autre part, “leurs connaissances scientifiques étant des plus minimes, écrivait le Dr. Schneider, et leur moralité professionnelle ne laissant que trop souvent à désirer, cet abus était de nature à déprécier le titre de Docteur Français et en diminuer en Perse le juste prestige”. C’est pourquoi les collègues anglais du médecin français à Téhéran, critiquaient ouvertement “la facilité d’obtention des diplômes en France” [21].

C’est ainsi que le Dr. Schneider arriva à solliciter de l’Université de Paris quelques renseignements concernant certains médecins persans, proches de la Cour qui auraient passé quelques années en France et qui, de retour au pays, s’étaient donné des titres de “docteurs”. D’abord sur Mo‛in-al Aţebbâ‛, médecin particulier du Šâh, qui prétendait avoir fait des études de médecine à Paris entre 1890 et 1895. Notons que Mo‛in-al Aţebbâ‛ n’était autre que Loqmân-al mamâlek, le directeur de l’école Loqmâniye. Or, il est difficile de comprendre l’aversion du Dr. Schneider envers ce médecin, si dévoué à la France et si apprécié par les représentants de ce pays en Perse. Ils étaient tous unanimes à affirmer que “l’œuvre accomplie par ce bienfaiteur” produirait d’ “excellents résultats” en Iran [22]. D’ailleurs, son école ainsi que sa pharmacie étaient subventionnées en partie par le gouvernement français (2000 francs par an). L’on pourrait supposer que le Dr. Schneider voyait en Loqmân-al mamâlek plus un rival qu’un collègue. Car non seulement celui-ci était depuis plusieurs années le médecin particulier du Roi, mais aussi jouissait-il auprès de lui d’une confiance illimitée.

Par ailleurs, le Dr. Schneider ne voyait pas d’un très bon œil les autres médecins iraniens qui exerçaient à la Cour ou ceux qui entouraient les grandes personnalités. Mais ni le Šâh ni ses courtisans, n’étaient prêts à se séparer facilement de leurs médecins indigènes et de la médecine traditionnelle. Les conseils du Dr. Schneider n’étaient pas toujours pris au sérieux. C’est pourquoi celui-ci s’efforçait de désavantager les autres auprès de la Cour.

Ainsi en 1903, à part le Dr. Loqmân, le Dr. Schneider demandait à se renseigner un peu plus sur Xalil Xân (A’iam-al-dowle), le médecin particulier de Mozaffar al-din âh et professeur à Dâr al-Fonun, qui aurait fait des études à Paris entre 1895 et 1898 [23]. Puis sur Mirzâ Šyx Hasan ‛Ali Mohammad (Šeyx-al-Aţebbâ‛), le médecin d’Amin-al-solţân, le Şadr-e a‛zam, qui lui aussi aurait suivi des cours de médecine en France entre 1894 et 1895. Notons que les divergences de diagnostic entre celui-ci et les médecins français, notamment avec le Dr. Feuvrier, s’étaient révélées en 1889 concernant le traitement de Nâşer al-din Šâh, qui s’imaginait avoir été frappé par l’épidémie de choléra. Le Šeyx-al-Aţebbâ‛ ainsi que deux autres médecins persans “insistaient pour administrer” au Šâh du laxatif, alors que le Dr. Feuvrier s’y opposait [24]. Mais comme toujours, ce furent les Iraniens qui l’emportèrent bien que l’état du Šâh empirât.

Les renseignements sollicités, concernaient aussi Mirzâ Ebrâhim Xân “médecin indigène de Sa Majesté le Schah” qui aurait été à Paris entre 1892 et 1902 et qui ne serait autre que Amid-al-Hokamâ, un ex-diplômé de Dâr al-Fonun" [25]. En effet, par le dossier qu’il nous a laissé, nous savons que ce Mirzâ Ebrâhim Xân, avant d’arriver à Paris en 1893, avait déjà passé “ses examens préparatoires exigés en Perse pour les premières études préliminaires médicales et correspondant au baccalauréat français”, qu’il avait exprimé le désir d’obtenir une “inscription de doctorat et de pouvoir suivre les cours de la Faculté de Médecine de Paris” [26]. Robert Poincaré, Ministre de l’Instruction Publique (1893-94), donna son accord dans les termes suivants : « Je m’empresse de vous informer que j’ai accordé à Ibrahim Khan la faveur qu’il sollicite » [27].

Non satisfait de ses collaborateurs persans, le Dr. Schneider envisagea d’envoyer à Lyon ses propres étudiants, non point des auditeurs libres mais des médecins “talentueux”, de “bons sujets”, de vrais “boursiers”, afin d’y accomplir des “études complètes”. Or, il désirait que ces étudiants soient issus d’un “milieu social” respecté et aptes de jouir de “certaines considérations” à leur retour dans leur pays [28]. Les autorités françaises ainsi que le Šâh donnèrent une réponse favorable à la demande du médecin qui se chargea désormais de l’envoi des étudiants à Lyon. En 1894, parmi de nombreux candidats, deux furent choisis avec l’accord de Nâşer al-din Šâh [29].

Le premier, ‛Ali Asqar Xân Kermâni, était le fils de Nâzem al-Aţebbâ‛ [30], le médecin du Šâh et “le plus savant des médecins de la Cour” [31]. D’après le Ministre de la Presse, ce fut après avoir subi de grands malheurs que cet étudiant parvint à obtenir sa bourse. Il semblerait en effet que ce Mirzâ ‛Ali Asqar Xân, qui venait de commencer ses études en Belgique, “était un beau jeune homme”, qui avait attiré l’attention de Sa‛d al-dowle, le Ministre plénipotentiaire de Perse en Belgique. Celui.ci incita le père du candidat à l’envoyer faire “gratuitement” ses études de médecine en Belgique. Mais, une fois installé, le jeune homme aurait subi des avances de la part de son hôte. Face aux protestations du jeune homme, le Ministre l’aurait puni en lui réclamant de rembourser les “frais de ses études” en l’accusant en plus “de vol et de lubricité”. Ce fut pour compenser ces exactions, et pour étouffer l’affaire, que le Šâh nomma le candidat, dès le retour de celui-ci à Téhéran, boursier à l’École de Santé Militaire de Lyon [32]. En 1897, ‛Ali Asqar Xân tomba malade et retourna en Perse et Mohammad Hoseyn Xân (Amjad-al-molk) fut accepté à sa place, restée vacante. Il semblerait que dans un premier temps, les autorités aient refusé la demande d’inscription de ce deuxième candidat “en vertu d’un règlement récent de l’École qui n’acceptait plus d’étranger”. Mais le Ministère de la Guerre dût intervenir en avançant qu’il serait “un sérieux intérêt à ce qu’il fût possible d’accueillir favorablement la demande de ce Persan, dont le père [33] occupe dans son pays une situation considérable” [34]. Grâce à cette intervention, le candidat fût admis à l’École.

Le deuxième boursier, était le malheureux Mirzâ Ahmad Xân, dit aussi Ahmad Mirzâ [35]. Ce jeune homme était un diplômé de Dâr-al-Fonun. Il entra à l’Ecole au mois d’octobre 1898. D’un caractère “peu communicatif”, il était néanmoins “d’humeur douce et agréable”, de même qu’un élève “laborieux et très discipliné”. Mais peu à peu, le mal du pays, les difficultés pécuniaires, et des “nouvelles alarmantes” reçues de Téhéran, le firent plonger dans “un état de tristesse mélancolique”, le conduisant enfin, le 28 mars 1898, à s’empoisonner avec de l’atropine, procurée la veille à la pharmacie [36].

Dans les années suivantes, d’autres candidats parvinrent à s’inscrire à Lyon, notamment :

  • En juillet 1898, arriva à Paris Manučehr Xân, fils de Mirzâ Bâqer Xân, un médecin persan, recommandé par Souhart, Ministre plénipotentiaire de France à Téhéran. Après avoir suivi quelques cours de sciences, il se rendit à Lyon le 25 octobre 1900. Ses frais d’études qui s’élevaient à 519,5 francs, devaient être à la charge de son père. Le jeune homme s’avéra un étudiant fort “désordonné” [37]. Il s’endetta même envers ses camarades. Il quitta l’école sans autorisation à plusieurs reprises, démissionna même en 1903, mais y retourna et s’adapta en fin de compte.
  • Amir Xân arriva en 1900, mais ne put gagner Lyon qu’en janvier 1901. Son dossier fut jugé incomplet. Il lui manquait la copie de sa carte d’identité et le certificat d’études accomplies auparavant à Beyrouth. Notons que cet élève fut “un modèle de conduite, de tenue et de travail”. Il obtint les meilleures notes à ses examens de doctorat devant “le jury de la Faculté”. Il put en outre “se concilier la sympathie de ses chefs et de ses camarades” [38].

Mais à leur arrivée, ces deux étudiants ne possédaient “ni le diplôme du baccalauréat classique, ni le certificat d’études physiques, chimiques et naturelles, titres exigés par les lois universitaires françaises, pour suivre les cours des Facultés de Médecine et y prendre l’inscription en vue de l’obtention du titre de docteur en médecine” [39]. Cependant., on arriva à un arrangement. Amir Xân fut dispensé du diplôme classique de lettres et philosophie en contrepartie du paiement de 120 francs, ainsi que du certificat d’études physique, chimie, et [sciences] naturelles en contrepartie de l’acquittement de 300 francs [40]. Autrement dit, après le règlement de ses droits universitaires nécessaires pour “l’obtention des diplômes, des certificats et des inscriptions” [41].

  • Karim Xân, le fils du Ministre de l’Instruction Publique [42], fut accepté le 3 janvier 1903. Ses frais d’études furent fixés à 136 francs.
  • Mirzâ Musâ Xân, arriva en août 1901. Ses frais d’études, pour sa première année universitaire, furent fixés à 205 francs.
  • ‛Ali Xân, Aide de Camp du Prince Héritier (Mohmmmad ‛Ali Mirzâ), arriva à Paris en 1903 et se dirigea sur Lyon le mois suivant.
  • Sohrâb Xân, “issu de la noble famille des médecins persans”, partit pour Lyon vers le 16 octobre 1904. Ses droits universitaires furent fixés à 1,376 francs.

Mais en 1905, la plupart de ces étudiants, notammment Manučehr Xân, Amir Xân, Sohrâb Xân, Karim Xân et Musâ Xân étaient lourdement endettés envers l’école et n’arrivaient pas à payer leurs droits universitaires. Or, chose inexplicable, les droits d’inscription, ainsi que les dettes imposées n’étaient pas les mêmes pour chacun. Par exemple, les redevances d’Amir Xân étaient plus élevées que celles des autres et sans aucune explication de la part des responsables. Cependant, la Légation de Perse à Paris ne cessait de protester [43] et sollicitait en même temps un délai d’acquittement et un allègement des redevances. Ce qui allait aboutir enfin à un certain compromis. En effet, le conseil de l’Université, dans sa séance de 26 décembre, décida que “par l’application de l’article 7 du règlement universitaire”, Amir Xân et Manučehr Xân fussent exonérés des dépenses des “droits d’inscription, de bibliothèque, et de travaux pratiques” [44].

Néanmoins, il semblerait que, malgré certains problèmes financiers, non prévus au départ pour la plupart, malgré la nostalgie du pays ressentie par d’autres, notamment par Ahmad Mirzâ, les Persans à Lyon aient été bien accueillis par les Français et n’aient pas laissé une impression défavorable auprès des responsables de l’école, puisque plusieurs autres candidas parvinrent à s’inscrire au cours des années suivantes. On peut conclure avec un télégramme chiffré de l’ambassadeur de France à Téhéran qui notait :

Je crois bon [sic] accorder autorisation et l’étendre à tout candidat recommandable. Parmi les jeunes gens qui joueront plus tard le rôle dans la réorganisation de la Perse, il serait avantageux que le plus grand nombre aient reçu instructions chez nous.

Le récit de la mort d’Ahmad Mirzâ, que nous reproduisons dans les lignes suivantes, représente un bel exemple de la solidarité humaine dans le monde scientifique, tout en reflétant les relations amicales qui existaient entre les Français et les Persans.

Le Suicide d’Ahmad Mirzâ

[Rapport du Médecin Inspecteur Kelsche, le directeur de l’école de la Santé Militaire de Lyon au Ministre de la Guerre, Lyon, le 29 mars 1898.]

Conformément à vos instructions, j’ai l’honneur de vous rendre compte des circonstances qui ont précédé et accompagné le suicide de l’élève persan Ahmad Mirza, dont le décès survenu dans la nuit de 28 au 29 courant, vous a été annoncé par mon télégramme d’hier matin.

D’un caractère peu communicatif, M. Ahmad Mirza vivait volontiers isolé, surtout depuis le départ de ses coreligionnaires les élèves ottomans, les seuls avec lesquels il eut entretenu des rapports intimes.

Néanmoins, il était d’humeur douce et agréable, d’une déférence irréprochable envers ses chefs et de relations affables et absolument correctes avec tous ses camarades. Dès le début de ses études, il était très laborieux et très discipliné et jamais il n’a cessé de mériter cette appréciation. J’ai même eu l’honneur de vous le citer à plusieurs reprises comme un élève modèle.

Il y a environ trois semaines, à la suite de nouvelles alarmantes reçues sur la situation de sa famille, son caractère simplement réservé jusqu’alors, s’assombrit. Il tomba dans un état de tristesse mélancolique dont il n’était pas difficile de savoir les causes intimes. Son travail se ressentant de cette disposition d’esprit, nous le fîmes entrer à l’infirmerie d’abord, puis à l’hôpital, afin d’être plus à même de le surveiller et surtout de le réconforter physiquement et moralement.

Il s’y trouvait depuis quinze jours, toujours dans le même état mental, mais calme, laissant volontiers paraître sur la figure un éclair de joie chaque fois que nous lui parlions de son retour prochain à son pays aux grandes vacances de cette année. Il sortait de temps à autre pour continuer sous la direction de son maître M. le professeur Testut les travaux d’anatomie pour lesquels il avait une prédilection et des dispositions particulières. Le médecin chef de l’hôpital accordait d’autant plus volontiers ses sorties qu’elles semblaient exercer un effet salutaire sur son état physique et moral, Monsieur Ahmad les réclamait d’ailleurs avec insistance comme si cela lui était indispensable pour rétablir ses forces et rentrer complètement en possession de lui-même.

Lundi dernier, il reçut une lettre de sa famille. Le soir même, il demanda à sortir pour aller toucher au Crédit Lyonnais un chèque qui s’y trouvait inclus. Il quitta l’hôpital vers quatre heures, accompagné d’un de ses médecins de garde que le médecin chef lui adjoignit, moins pour le surveiller que pour l’assister dans la petite opération qu’il devait effectuer à la banque.

En route, il quitta son compagnon sous le prétexte de s’acquitter d’une petite commission très pressante ct qui le tenait su cœur, ajoutant qu’il rentrerait à l’hôpital aussitôt sa course faite.

Le médecin de garde, après l’avoir suivi quelques instants à distance dans la Rue de la République, le perdit de vue et rentra à l’hôpital. À l’heure du dîner, ne le voyant pas arriver, il en rendit compte au sous-directeur de l’école qui envoya immédiatement à la recherche d’Ahmad Mirza tous les adjoints disponibles.

Sur ces entrefaites, le sous-directeur, ayant appris par un élève que Monsieur Ahmad Mirza avait une chambre en ville, s’y transporta lui-même aussitôt avec le médecin de service. On y trouva Ahmad étendu sur son lit, à peu près complètement inanimé, les mains froides, le pouls imperceptible, la respiration embarrassée, les pupilles dilatées au maximum. Sur la table de nuit, se trouvait une petite fiole à médecine, portant l’étiquette toute fraîche d’une pharmacie de la ville et sur laquelle était écrite à la main : Solution d’atropine. Le récipient conservait encore environ cinq grammes de liquide. Il était évident que M. Ahmad venait de s’empoisonner avec de l’atropine qu’il s’était procurée en ville au cours de sa sortie. Le pharmacien dont le nom était inscrit sur l’étiquette, reconnut effectivement lui avoir délivré ce médicament vers cinq heures de l’après-midi.

Le malheureux jeune homme fut transporté à l’hôpital et y reçut les soins les plus empressés : évacuation et lavage de l’estomac, injections hypodermiques de philocarpine, d’éther ct caféine soignée, injection intraveineuse de sérum artificiel. Il parut se ranimer d’abord, mais vers 10 heures du soir, le peuls fléchit de nouveau, le collapsus complet remplaça ce semblant de réveil et à 11 heures 50 minutes du soir, Ahmad expira sans avoir proféré une seule parole.

Cette fin tragique et si imprévue a plongé dans une profonde tristesse toute l’école, où Ahmad n’avait que de la sympathie. [Signé : KELSCHE]

Notes

[1] Mohanunad Hasan Xân E‛temâd-al-salţane, Ruznâme-ye Xâţerât, Téhéran, Amir Kabir, 3e éd., 1978, p.916.

[2] Homa Nategh, “Alliâns-e Farânse dar Irân”, Dabireh, 1, (1987), pp. 58-74.

[3] Yahyâ Dowlat Abâdi, Hayât-e Yahyâ, Téhéran, Pub. Ferdowsi, 4e éd., 1362/1984,4 vols, vol. l, p.304.

[4] Entzâmât-e ta‛limât-e ‛omumi, rapporté ici Anjoman-e Ma‛âref, Maţba‛e-ye Mobârake, Téhéran, 1319 h./l901.

[5] Dovvomin safar-e Mozaffar aI-din Šâh be Farang, Téhéran, éd. Kâvoš, 1362/1984, pp. 101, 110, 123, 128, 129, 132.

[6] Defrance à Delcassé, Téhéran, fév. 1904. (M.A.E.F.)

[7] Nazar Âqâ à Delcassé, Téhéran, fév. 1904. (M.A.E.E)

[8] Télégramme chiffré du Ministre des Affaires Étrangères à Apachier, Paris, le 19 avril 1906. (M.A.E.F.)

[9] Dr. Schneider à Free, Téhéran, 15 mai 1906. (M.A.E.F.)

[10] Dr. Schneider, au Ministère des Affaires Étrangères, Téhéran, le 5 oct. 1894. (M.A.E.F.)

[11] Nicolas au Ministère des Affaires Étrangères, Tabriz, le 14 déc. 1899. (M.A.E.F.)

[12] F. Gouget à Delcassé, Téhéran, le 2 avril 1903(M.A.E.F.)

[13] Docteur Loqmân-al-mamâlek (Mo‛in-ai-Aţebbâ‛), Chevalier de la Légion d’Honneur, Officier de l’Instruction Publique et médecin particulier de Mozaffar-al-din Mirzâ, fonda son école et sa pharmacie à Tabriz en 1889. L’école engagea des professeurs français, reçut une subvention du gouvernement français et travailla en collaboration avec l’Alliance. De même, les trois fils de ce médecin avaient fait leurs études de médecine en France. Voir : H. Nategh, “Nahâd hâye farangi ma‛abe Tabriz”, Dabireh, 2 (1989), pp. 53-68.

[14] Šams-al-din Rošdiye, “Savânh-e ‛omr”, Nasr-e Târix-e Iran, 14, (1362/1982).

[15] “Asnâd o madârek-e qadim”, Râhnamâ-ye Ketâb, 21e année, n° 8-12, p. 697.

[16] B. Barberou, au Ministère des Affaires Etrangères, Tabriz, le 1er sept. 1895. (M.A.E.F.)

[17] B. Cabasson au Ministère des Affaires Étrangères, Paris, le 8 sept. 1895. (ibid)

[18] Ibid, 1er sept. 1895.

[19] B. Cabasson au Directeur de l’Imprimerie, Paris, le 20 sept. 1895. (ibid)

[20] Dr. Schneider à Mr. Le Doyen de la Faculté de médecine de Paris, Téhéran, Légation de France en Perse, 12 janvier 1903.

[21] Ibid.

[22] Nicolas au Ministère des affaires Étrangères, Tabriz, le 14 déc. 1899. (M.A.E.F.)

[23] Dr. Schneider au Doyen de la Faculté de Médecine, op. cit.

[24] E‛temâd-al-salţane, Ruznâme-ye Xâţerât, op. cit., p. 664.

[25] M. Bâmdâd, Šarh-e hâl-e rejâl-e Irân, Téhéran, éd. Zovvâr, 1363, 6 vols, t. l, p. 19.

[26] Develle à Robert Poincaré, concernant Ebrâhim.

[27] Robert Poincaré à Develle, Paris le 13 nov. 1893. (M.A.E.F.)

[28] Defrance à Delcassé, Téhéran, sept. 1903. (ibid.)

[29] De Balloy à Hanotaux, Téhéran, le 26 janvier 1894, n°42. (M.A.E.F.)

[30] ‛Ali Akbar Xân Nafisi Kermâni (Nâzem al-Aţebbâ‛), adhéra en 1892 au rang des médecins particuliers de Nâser al-din Sâh. Il avait été aussi le médecin de Mirzâ Hoseyn Xân Sepahsâlâr, le Premier Ministre du Roi. Il fut l’auteur de plusieurs ouvrages scientifiques. Il décéda à Téhéran à l’âge de 79 ans en 1924 (Bâmdâd, op. cit., t. 3, p. 434).

[31] E‛temâd al-Saltane, Ruznâme-ye Xâţerât, op. cit., p. 909.

[32] Ibid., p. 1008.

[33] Il s’agit probablement de Naşrallâh Xân Nâ‛ini (Meşbâh-al-molk, puis Mošir-al-Dowle, puis Mošir-al-Molk) qui à cette date occupait le poste de vice Ministre au Ministère des Affaires Étrangères.

[34] Nazar Aqâ à Hanotaux, Paris, le 11 déc. 1897. (M.A.E.F.)

[35] Nous n’avons pas pu identifier cet étudiant.

[36] Voir dans notre annexe, le rapport du directeur de J’École de Santé Militaire.

[37] Inspecteur Claudot au Général André, Ministre de la Guerre, Lyon, 28 janvier 1903.

[38] Nogier au Général André, Lyon, 12 juin 1903.

[39] Le Médecin Inspecteur Nogier, directeur de l’École de Santé Militaire de Lyon à Nazar Aqâ, Lyon, 16 mars 1901. (M.A.E.F.)

[40] Ibid.

[41] Fils de Ja‛far Qoli Xân Nayyer al-molk, Ministre de l’Instruction Publique à partir de 1313/1896, ainsi que le directeur de Dâr aI-Fonun, à partir de 1312/1895, ibid.

[42] Nazar Aqâ à Nogier ? Paris, 3 avril 1905.

[43] Le doyen de la Faculté de Médecine et de la Pharmacie de Lyon au directeur de l’Université de Lyon, Lyon, 28 déc. 1905. (M.A.E.F.)

[44] Lamartinière au Ministre des Affaires Étrangères, Téhéran, 18 sept. 1909. (M.A.E.F.)

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