Pour une raison qui continue de m’échapper, dans son sens philosophique, l’humain doit croire en des dieux, pratiquer des rites et avoir une perspective sur le monde conforme à sa croyance. Ce n’est pas la vérité qui compte contrairement aux propos que tiennent les bigots mais une sorte de farce sociale qu’il est bon de mener. Pour s’en convaincre, il suffit d’en revenir à la maxime de Pascal.
C’est vrai que l’homme de foi mesure les choses de l’esprit à l’échelle de la chair. C’est si vrai que toutes les églises tentent de contrôler les parties “honteuses” de la femme. L’obsession première des religions n’est pas l’au-delà — une chimère invérifiable et même le pape peut en douter — mais ce qui se trouve en dessous de la ceinture.
Plus curieusement encore, les dieux sont redevables envers les hommes. Leur pouvoir n’est qu’une illusion. Les premières civilisations adoptaient les dieux qui servaient les intérêts de leurs “classes” ou protégeaient leur cité. Les paysans réclamaient une garantie pour leurs récoltes et les villes un protecteur contre les pillards.
Les dieux, à l’époque, s’échangeaient comme des kilos de sucre et même les hébreux mirent un certain temps avant de développer jusqu’au bout de sa logique l’idée du dieu unique. En effet, Yahvé cohabitait allègrement avec Baal et Mardouk et s’il était le dieu d’Israël, d’une nation, d’autres cités pouvaient avoir le leur. Le pouvoir de “Celui qui est” ne garantissait pas la réussite de la razzia dans le domaine d’un autre dieu.
Les prophètes israélites ne cessèrent de rappeler le peuple d’Israël à l’orthodoxie mais combattaient-ils les autres dieux ou le changement qui affectait un peuple désormais établit sur sa terre ? Les Juifs ne sont pas prosélytes et même respectent-ils plus que n’importe quel autre monothéisme les croyances des autres. Yahvé a fini par devenir le dieu de l’humanité entière mais dans le judaïsme, d’autres monothéistes peuvent accéder au paradis. Seuls les sept premiers commandements suffisent pour se qualifier et si les Juifs doivent en observer 620, c’est uniquement parce qu’ils ont une mission particulière a accomplir, en attendant le retour du mashiah.
Aristote, de son coté, nous apprend que l’homme est un animal social. Napoléon estimait que ce n’est pas Dieu la vérité mais la religion car par elles les sociétés se cimentent. C’est peut-être pourquoi l’empereur tenait tout à la fois à ce que le Vatican soit témoin de son sacre mais pas nécessairement à ce que ce soit le Saint-père qui lui appose la couronne.
Le sacrilège de Napoléon, s’il en a commis, n’était pas d’avoir défié Dieu mais d’avoir rompu une tradition, celle de l’hypocrisie dont Pascal parlait si bien. D’ailleurs, pour sauter du coq à l’âne, que reproche-t-on au pape ? De ne pas être en phase avec son temps en refusant le préservatif et le mariage homosexuel. Nul ne reproche à l’institution catholique d’exister… c’est peut-être qu’elle pourrait encore être utile si seulement elle évoluait.
L’Occident a crû se débarrasser des superstitions en inventant le communisme. Pourtant et rétrospectivement, quoique Raymond Aron l’avait démontré dès 1955 dans L’opium des intellectuels, le marxisme était une religion, une religion séculière, sans dieu mais une qui donne un sens bien déterminé à l’Histoire. Le monde avait un début, les sociétés communistes primitives et une fin, la société communiste universelle, sans État donc sans péché. Car l’État c’est la force qui applique la loi mais l’homme nouveau sera pieux et il n’aura donc plus besoin de la Loi. Entre les deux, une ère de jahiliya (c’est ainsi que les musulmans appellent l’ère arabe qui précéda la révélation coranique : une ère d’ignorance) où l’iniquité règne à travers des modes de production profondément inégalitaires : esclavagisme, servage, capitalisme.
Il nous faut donc abandonner un certain nombre d’idées fausses sur les religions car les catégories habituelles qui nous aident à les comprendre nous rendent aveugles à un certain nombre de développements. Je m’explique. Zeev Sternhell dans “Les anti-Lumières” fustige un Vico pour qui la société humaine n’est pas née d’un contrat mais d’une croyance. L’idée des lumières est que les hommes, conscients et rationnels, se sont associés comme autant d’unités pour former, de leur agrégation, une société où chacun avait un rôle à jouer et se servait tout en servant les autres. Sécurité, liberté et bonheur étaient la clé de ces contrats qui ne furent pas toujours très bien respectés à travers les ages. Vico, lui, estimait que les hommes se sont liés entre eux à travers des mythes, des croyances, des légendes, il insiste sur le rôle des poètes (ces derniers ne transmettaient-ils pas la tradition orale dans les sociétés primitives ?). Les croyances, devenues religions plus ou moins bien structurées se sont donc construites avec le temps, enrichies par l’expérience humaine et se sont trouvées être les mieux adaptées pour assurer la cohésion sociale. Il fallait croire pour vivre ensemble, il fallait croire en la même chose, partager les mêmes espérances, les mêmes craintes, la même perspective et donc supporter ici bas notre condition parfois misérable.
Faut-il abandonner l’héritage des Lumières dans ce qu’il a de plus subversif c’est-à-dire la raison, cet outil mortel pour les idoles ? Difficile de se résigner à devenir l’un des leurs, aliéné par des croyances du genre de celles qui vous interdisent de construire la roue puisque le dieu local est le disque solaire. L’un des vices de la religion est bien là car par cet exemple on explique pourquoi les sociétés précolombiennes n’avaient jamais utilisé la roue. Sans la roue, impossible de transporter efficacement des marchandises lourdes donc de poursuivre le développement de la civilisation au delà d’un certain seuil critique. De même, apprend-t-on, que les civilisations précolombiennes virent dans les Conquistadores les anges de la mort dont parlent leur prophéties… ils ne s’opposèrent donc pas à la destruction de leur civilisation puisque les dieux l’avaient voulu.
Un certain nombre de religions, enfin, toutes, bloquent à un moment où à un autre le progrès. D’abord, le but du croyant c’est le paradis pas d’améliorer son sort et celui de ses enfants dans le monde d’en bas. Ensuite, parce que le coeur des religions est constitué de dogmes forcément rigides, il y a à peu près 100% de chances que la classe qui s’occupe d’officier au nom des dieux s’oppose à un moment ou à un autre au progrès et aux mutations d’une société donnée. Le meilleur exemple aujourd’hui nous est donné par l’islam.
Or, en dépit du fait que nous le savons, il semble que nous ne débarrasserons pas l’humanité des religions. Ce serait même dangereux de le faire car l’homme sans religion se comporte souvent comme un flan. Le relativisme c’est un peu cette chose qui rend l’homme coupable des changements qu’il a introduit dans ce monde. L’automobile, l’aviation ou encore les flatulences des troupeaux de bovins en surnombre — parce qu’en dépit des farines animales, nos amies les bêtes n’ont jamais été aussi choyées — creusent le trou dans la couche d’ozone. Qu’est-ce qu’un relativiste ? Un païen misanthrope ? C’est-à-dire un adorateur de l’ordre naturel mais sans l’homme ?
Si les dieux antiques furent créés pour rendre un culte à la puissance collective de l’homme (dixit Toynbee), quid des dieux post-modernes ? Des dieux nihilistes peut-être… essayons d’explorer cette voie. Le nihilisme n’aurait jamais été possible sans la défaite de la religion, défaite infligée par les Lumières (qui du coup dament à Dieu sa majuscule). Si les Lumières voulaient remplacer les vérités fallacieuses par la vraie Vérité, le nihiliste applique à la Vérité vraie la même méfiance que le philosophe des Lumières à la religion héritée. On retombe dans le travers qui fait croire que l’homme est mauvais par nature et que donc, tout ce qu’il produit est suspect. Ses totems reflètent sa méchanceté : la nation, son système international, sa société contractuelle et jusqu’à ses médicaments chimiques Ce qui est artificiel est à rejeter, ce qui est bio est à acclamer.
L’homme devrait donc changer de philosophie. De la philosophie guerrière issue du monde grec, guerrière car d’elle sort la prétention à changer le sort de chacun, il faut “réapprendre” la philosophie de l’adaptation. C’est l’homme qui doit changer - puisqu’il est mauvais, pas la nature des choses. D’où peut-être cet enthousiasme envers les philosophies et religions orientales qui professent précisément l’art de l’adaptation. En Inde, société de castes, l’ascension sociale n’est possible que dans une vie ultérieure pourvu que mal né dans celle-ci nous oeuvrions suffisamment bien pour bien naître dans la prochaine vie. Confucius, de son côté, ne veut pas tant bouleverser l’ordre social que convaincre chacun d’y trouver sa place. La théorie du battement d’ailes du papillon pékinois qui provoque un ouragan en Floride semble prendre tout son sens.
Donc la question qui se pose est la suivante : puisque nous ne pouvons nous passer de religion, quelque soit sa forme, peut-il se créer une authentique religion de la liberté, de la démocratie et du progrès ?
C’est encore un philosophe des Lumières qui donne la réponse : Rousseau et sa religion civile. Nulle part cette leçon n’a été mieux comprise qu’en Amérique. Et, à vrai dire, uniquement dans un pays des Amériques : les États-Unis (l’Amérique Latine demeure très pieuse au sens traditionnel du terme ou alors elle cède aux avatars du marxisme-léninisme et le Canada, aussi bien coté soit-il dans l’index des IDH est une société assez largement anti-Lumières, je m’expliquerais un de ces jours sur ce dernier point). Voilà une nation, les É-U, qui ne doute pas d’elle-même au point de sombrer dans le nihilisme et est prête à se lever comme un seul homme, après deux guerres mondiales et une guerre froide, pour se défendre. Ébahis, les européens s’indignent. Ces américains croient encore en leur manifest destiny et en cette maxime néoconservatrice qui est, indirectement, anti-Pascalienne : American power is for good.
La religion civile américaine étonne, suscite l’admiration d’une minorité et la réprobation d’une majorité parce qu’elle conjugue deux termes antinomiques : foi et révolution. Cette religion américaine accepte toutes les autres et les organise comme dans un marché, ce qui leur permet de cohabiter pacifiquement sans s’entre déchirer en emportant dans leur sillage une nation en lambeaux. La religion civile les neutralise dans leurs penchants intégristes parce qu’elle a su s’imposer comme la religion de la liberté, la seule qui répond à l’aspiration universelle de l’homme à la liberté. Elle est supérieure à toutes les autres.
Pis encore, dépités, nos clercs d’ancien régime constatent que la religion civile made in USA donne un sens à cette liberté plus puissant encore que les faveurs des 72 vierges promises au martyr. Un sens qui ne la réduit pas à une sorte de liberté contrôlée pour un prétexte céleste : la manifest destiny c’est la foi que le monde sera un jour débarrassé des tyrans et cette apocalypse — dans le sens précis d’une révélation et non d’une guerre catastrophique — ne révèlera pas un nouveau Christ (ou alors un Christ américain, c’est-à-dire un Christ libéral car la fonction de la religion, comme on l’a déjà vu, est de permettre l’adoration de la puissance collective de l’homme) mais un millénarisme enfoui en chacun de nous : la quête du bonheur. D’ailleurs, que Dieu bénisse l’Amérique n’est pas insultant en soi, pas plus que le Dieu qui bénit un pape bardé d’or.
D’autres ont mieux saisi la portée de cette religion de la liberté. Les clercs musulmans ont compris qu’ils avaient affaire en l’Amérique à un antéchrist. Ils combattent les américains comme ils combattaient autrefois les croisés, ils assimilent l’oncle Sam à un Hubal, une divinité ennemie d’Allah, ou encore au massih dajjal, le messie qui leurrera l’humanité et que les musulmans devront combattre. L’amalgamme n’est pas dénué de fondements mais pas pour les raisons que nos chers anti-américains bien séculiers se sont imaginées. Il faudrait même leur rappeler qu’autant Roosevelt, un liberal c’est-à-dire un social-démocrate parlait de croisade contre le nazisme et en son temps, Lyndon B. Johnson, un autre liberal lançait une croisade contre le communisme. Ces mêmes anti-américains vénèrent Kennedy (probablement parce qu’il est mort assez tôt pour ne pas se faire haïr) mais ce cher Kennedy ne disait pas les choses différemment que George Bush Jr lorsqu’il promettait de répandre la liberté dans le monde entier.
Lyndon Johnson, détesté pour avoir fait la guerre au Vietnam du nord est aussi l’homme des libertés civiles, de l’égalité des races et du progrès social des années 1960. Il y tenait mordicus et c’est un point de son programme qu’il appliqua avec zèle. Il n’y a plus grand monde aujourd’hui pour le reconnaître.
Dans le livre de l’Apocalypse, il est écrit que les nations, séduites, suivront l’antéchrist dans sa guerre contre les vestiges du pouvoir du Christ (juste avant le retour de ce dernier). Les nations de l’antéchrist devant être de loin les plus nombreuses, il n’y a, si je dois en croire Saint-Jean, aucun doute que dans un monde anti-américain les États-Unis sont du bon coté. Israël aussi. Il existe des croyants qui pensent qu’il doit y avoir trois antéchrist avant le retour du sauveur. Le premier aurait été Napoléon 1er qui est présenté comme un boucher… c’est surtout celui qui a répandu les Lumières à travers l’Europe et a donc signé l’arrêt de mort de l’ancien régime et des privilèges de la noblesse et du clergé. Le suivant, c’est moins contestable, est Adolf Hitler. Mais mettre Hitler et Napoléon dans le même sac, cela relève de la bêtise pure et simple. Le troisième reste à venir même si certains ont déjà trouvé leur réponse. En outre, certaines personnes de la gauche, avec leur manie de croire que les faibles (apparents) sont toujours les victimes donc qu’ils sont du bon coté, risquent de manquer une belle occasion de s’illustrer. Quant aux gaillards d’extrême-droite (et même d’une certaine droite conservatrice européenne), de leurs idées, rien de bon ne peut ressortir dans la mesure où ils sont, par principe, opposés à la liberté.
Il est vrai que certains américains d’extrême-droite sont dangereux mais ils demeurent impuissants et le parti républicain est absolument incomparable aux partis de droite du vieux monde. Car, en effet, on pourrait croire que la droite américaine est aussi dangereuse mais ce serait oublier qu’elle n’est pas issue de l’ancien régime mais d’une révolution inspirée par les idéaux des Lumières : aux É-U, tout le monde est lockéen.
Pour conclure, les Lumières sont toujours en chantier et il leur reste à prendre racine dans le monde entier aussi profondément qu’en Amérique et dans certaines autres parties de l’univers habité. La religion civile de Rousseau défend la diversité, il n’y a donc aucune raison d’évoquer un impérialisme qui avance masqué. La religion civile rousseauiste, loin d’être utilitaire, est une spiritualité qui ne laisse pas l’homme désenchanté… elle réclame juste un peu de patience, comme les autres religions. Ultimement, la promesse sera réalisée non dans un après-monde insaisissable, mais dans celui-ci, car chaque peuple développera à sa manière sa religion civile. Mais il faut peut-être les hâter en ce sens car, sans électrochoc, ceux qui endorment les peuples auraient la part trop belle.
Cette formule — de la religion civile — demeure l’apanage d’une minorité et la victoire n’est pas acquise. Malgré tout, il faut rester confiant car les ennemis de la liberté peuvent toujours rugir et s’adonner à des actions spectaculaires, leur pouvoir ne repose que sur la peur et l’effroi qu’elles provoquent. Cette crainte, à son tour, repose sur l’illusion de leur puissance. Or, ceux qui ne construisent que des barreaux ne disposeront pas, à l’image de l’URSS qui s’effondra soudainement en révélant tout le mensonge sur lequel le rêve communiste s’est construit, de l’arsenal spirituel et matériel qui donne aux démocraties une puissance aussi substantielle qu’invincible.