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Le vin des Perses

A travers la littérature

mercredi 1er novembre 2006, par Michèle EPINETTE

Héritage de l’antiquité, le vin des Perses est un breuvage chargé de symboles. Dans la littérature classique, le folklore, les légendes, il occupe une place de choix. Cette constante glorification du vin n’apparaît toutefois pas comme une marque de dépravation, mais comme l’attitude d’un peuple dans son désir d’échapper, à certains moments, aux préoccupations matérielles de la vie d’ici bas. [*]

Les vertus du vin ne sont pas comparables à celles du Haoma, la boisson divine, ni à celles de l’élixir qui provoque l’extase [1], mais il est néanmoins, un feu liquide et une véritable eau de vie. Aussi, le vin est-il sans conteste, le jus du raisin procurant à l’homme une boisson nourrissante et réconfortante, mais également, la liqueur enivrante qui libère l’individu des forces obscures et le rapproche du divin.

Hérodote rapporte que les Perses avaient recours à l’ivresse pour prendre des décisions dans les affaires importantes ; les décisions prises étaient réexaminées le lendemain en toute lucidité ; s’ils les approuvaient encore, elles étaient alors adoptées, et, dans le cas contraire rejetées [2]. Quelque soit le crédit que l’on peut accorder à Hérodote dont les informations sont parfois contradictoires, nous savons que les Achéménides payaient leurs ouvriers en vin, en or et en farine de blé [3].

L’origine légendaire

Selon l’une des versions de la légende contenue au Rāhat oş-Şudūr  [] de Rāvandi, c’est une cigogne que le roi Key Qobād avait délivrée de l’attaque d’un serpent qui était venue déposer quelques graines de vigne devant le trône royal, en marque de reconnaissance. Toujours selon la légende, le roi avait consulté les médecins et savants pour identifier les graines, mais sans succès. Celles-ci avaient alors été semées et donnèrent naissance à un végétal d’un vert splendide qui se chargea de fruits. La crainte à consommer ces fruits inconnus, de même que le breuvage qui en est fait est telle que l’on désignera trois condamnés à mort pour cette expérience. La terrible peur qu’ils éprouvaient fait rapidement place à la gaieté, et on les voit bientôt danser et se dandiner en réclamant encore de ce qui est du vin. Ainsi, après une période d’essai, le vin fut adopté dans les assemblées et les réunions d’amis [4].

Le vin du Roi

Considéré comme la meilleure des boissons, le vin est à ce titre, destiné en premier lieu au roi. Un texte pehlevi célèbre relate l’entretien du roi Xosrow et de son page au sujet des choses qui rendent la vie agréable. S’agissant des vins, dans ce domaine encore, la connaissance du page est sans lacune. Il affirme, que d’une façon générale, tous les vins sont bons ; il en énumère quelques uns avant de porter sa préférence sur le vin assyrien [5]. Mais, c’est dans le banquet royal qu’apparaît le caractère sacré du vin. Les princes samanides qui se voulaient les héritiers des Sassanides ont su reconstituer à leurs cours de Samarkand et de Boukhara, les fastes des rois de Perse, notamment lors de la célébration des fêtes de Now-rūz et de Mehregān. Rūdaki nous en a laissé quelques témoignages marquants :

Il faut organiser une séance royale,
Avec profusion de roses, de jasmins, et des giroflées multicolores
Il faut l’opulence du paradis ; il faut disposer tout au mieux,
Les robes de brocart, les tapis de qualité,
Des fleurs au doux parfum et des sièges nombreux.
Il faut le luth de Jésus et des tapis à foison,
La lyre de Mazdak et la flûte de Cabok Jahān
 [6].

Le Šāh-nāmeh fourmille de scènes de banquets [7], à l’occasion des fêtes solennelles, des départs à la chasse et à la guerre. Mahmūd de Ghazna qui se voulait bon musulman célébrait les fêtes de l’Iran ancien par des séances de vin que les poètes de sa cour ont immortalisées. Le roi boit pour oublier les soucis de sa charge, et son entourage boit en formulant des souhaits à son intention ; car, ensemble, la gaieté et le vin sont les attributs du roi. Farroxi le rappelle :

Le roi demanda du vin dès l’aube,
Et son entourage s’en réjouit.
La gaieté et la joie se trouvent dans le vin,
Il a rendu justice à la joie et la gaieté.
Une beauté enjôleuse apporta une coupe,
Tel un cyprès gracieux elle se tenait debout,
Gaie, joyeuse et bien disposée.
Le roi prit la coupe et le tint dans sa main ;
La joie et le vin seyent au roi
 [8].

Cependant, le vin n’est que l’élément central du banquet. Il n’est pas de banquet sans une multitude d’échansons et de serviteurs, de musiciens et de poètes, et c’est l’organisation et la coordination de tous ces éléments qui assureront une parfaite réussite de la manifestation :

Il faut deux ou trois harpes installées dans un coin,
Il faut la chanson d’un simple ménestrel pour guider la fête,
A chaque tour de la coupe, tu dois t’égayer davantage
 [9].

La manière de boire des Perses

La conscience du pouvoir magique du vin apparaît très tôt, le danger qu’il présente également. Consommé modérément, il est remède universel, en trop grande quantité il devient un poison violent. Ces données sont développées dans les textes religieux pehlevis. Le Dēnkart indique que l’homme qui boit à l’excès mange également beaucoup, et que cela l’empêche de réciter les Gāthās [10]. Le Dādestān-i Dēnīk préconise de donner à boire à l’homme tant qu’il est évident que par cela, il devient meilleur en pensées, en paroles et en actions ; mais, quand il commence à devenir plus mauvais, c’est que la limite est outrepassée et qu’il est temps de réduire le nombre de coupes qu’il est en droit de boire, conformément à la religion et à la morale [11]. Le Mēnōg-i Xrad est plus explicite encore. Il distingue deux catégories d’hommes selon la manière dont ils réagissent sous l’effet du vin : l’homme de bon caractère qui est comparé à une coupe d’or ou d’argent, qui devient plus resplendissante à mesure qu’on la chauffe, et l’homme de mauvais caractère qui devient querelleur et perd le contrôle de lui-même. Le texte fournit également des considérations sur les vertus et les propriétés médicales du vin [12].

Pour illustrer l’usage modéré qu’il y a lieu de faire du vin, le Šāh-nāmeh offre plusieurs anecdotes édifiantes ; parmi elles, deux épisodes du règne du roi Bahrām Gūr. L’interdiction de vin faite par ce roi à la suite des excès commis par le buveur Kebrūī, dont les yeux furent arrachés par un corbeau durant son lourd sommeil d’ivresse et qui en mourut. La levée de cette interdiction par le même roi, à la suite des exploits du fils du cordonnier. Ce dernier, saisi d’impuissance au soir de ses noces, s’était vu administrer quelques coupes de vin par sa mère. Non seulement les effets du vin lui permirent d’accomplir son devoir, mais ils lui permirent également de maîtriser un des lions échappé de la ménagerie royale et de le ramener. C’est à la suite du récit de cet exploit, relaté par la mère du jeune homme au roi, que Bahrām Gūr autorisa à nouveau la consommation du vin [13].

Ce sont encore des conseils pour un usage modéré du vin qui sont prodigués par Qābūs à l’intention de son fils Gilānšāh [14]. Conscient de l’impact réduit des recommandations paternelles, en sage, Qābūs, plutôt que d’interdire le vin à son fils va le conseiller pour son usage, le mettant fortement en garde contre les excès.

Rāvandi a les mêmes préoccupations. Lorsqu’il entre au service du sultan Qiyāş-od Dīn, observant que ce prince se fera une obligation d’imiter les beaux traits de mœurs des sultans de l’‛Erāq et du Xorāsān, et qu’il ne pourra se dispenser des festins notamment ; il fera donc en sorte d’organiser le service du vin afin qu’il ne soit pas contraire à la loi divine, mais, en même temps, qu’il soit conforme à celui des puissants de ce monde [15]. L’on imagine les difficultés de la tâche de Rāvandi, car les banquets étaient nombreux à l’époque. Dans son long chapitre sur le vin, l’auteur du Rāhat-oş Şudūr ne manque pas de rappeler que divers traités de médecine ont énuméré les avantages et les inconvénients du vin.

Les consignes de modération, les interdictions de vin à la suite des abus commis sont nombreuses. L’histoire de l’Iran en fournit maints exemples. Parmi les plus souvent cités, il en est un, qui fut rendu célèbre par Hāfez. Par quelques vers le poète déplora l’interdiction de vin faite par Mubāriz-ud Dīn Mohammad b. Muzaffar, et la fermeture des tavernes :


Bien que le vin soit là pour te réjouir, et que le vent soit parfumé,
Ne bois pas de vin aux échos de la harpe, car le censeur veille ;
Cache la coupe dans la manche de ta tunique,
Car le sort, tout comme le goulot du flacon répand le sang ;
Lavez avec des larmes vos manteaux tachés de vin,
Car c’est l’heure de la piété et de l’abstinence.
 [16]
Quelque temps plus tard, Šah Šojā‛ arrive au pouvoir et donne des ordres pour la réouverture des tavernes. Hāfez marque l’événement et se réjouit :
A l’aube, l’oracle m’a donné la bonne nouvelle : C’est l’ère de Šah Šojā‛, bois du vin hardiment ! [17]

Le vin du poète panégyriste

C’est dans un répertoire conventionnel, riche en images et en métaphores que les poètes de cour ont chanté le vin. Soucieux de célébrer la puissance et la grandeur de leur mécène, ils n’ont négligé aucun artifice de style pour donner aux descriptions des banquets des formes exquises. Ils ont su mettre en valeur le rôle de l’échanson (ساقی), cette beauté parfaite, à la taille de cyprès, au visage de lune et aux lèvres de sucre qui est l’intermédiaire indispensable entre le vin et le buveur :

Au cours de ce banquet, une idole me donna du vin,
On dirait qu’elle veut me donner le soleil,
Bien sûr, avec un échanson beau comme une lune, il me faut le soleil.
 [18]

Ce bel échanson verse le vin du flacon (صراحی) à la coupe (جام) qui circule parmi les buveurs. D’or ou d’argent, de cristal parfois, laissant miroiter dans tous ses reflets le breuvage couleur de rose, la coupe est généralement de grande capacité.

Et, par le raffinement du panégyrique et l’élégance de l’éloge, le poète va susciter la générosité du prince. Rudaki nous en fournit encore un témoignage :

Et quand il prend à nouveau la coupe à la main,
Le nuage de printemps n’apporte pas autant de pluie ;
Le ciel printanier ne déverse que de l’eau sombre,
Lui donne la soie par ballots et l’or par sacs entiers.
Les cadeaux qu’il distribue à deux mains
Rendent banal le récit du déluge ;
C’est par sa générosité et sa prodigalité
Que les panégyriques ont pris de la valeur
Et que le silence est devenu bon marché.
Le poète arrive à lui pauvre et les mains vides,
Il s’en retourne avec quantité d’or et une charge.
 [19]

L’éloge du vin

Manūčehri est l’un des premiers à avoir glorifié le vin dans un poème indépendant et d’un modernisme surprenant :

O vin, que toute mon âme et tout mon corps te soient voués, car tu as arraché avec la racine la tristesse de mon cœur.
Tout m’est bon partout où tu es ; ma veille est douce avec toi comme l’est mon sommeil.
Avec toi sont l’intimité de mon cœur et les désirs de ma vie ; tout mon plaisir et ma vie sont avec toi.
Partout où sont tes allées et tes venues, mes allées et venues en tout temps y seront.
Là où sont les ivresses des temps passés, c’est là que sont les vestiges de mes séjours.
O vin ! Dieu t’a octroyé à moi, car c’est de toi que me vient le plaisir de mon âme et de mon corps.
Puisses-tu être dans mon tonneau ou dans ma coupe ; puisses-tu être dans ma main ou dans ma bouche.
Puissé-je, toute l’année, avoir ton doux bouquet dans mes repas
Puisse le teint de tes joues être sur ma chemise !
O mes nobles amis, lorsque je mourrai lavez mon corps du plus rouge vin.
Composez-en les aromates des pépins de raisin et faites mon suaire des feuilles de la vigne.
Creusez pour moi une tombe à l’ombre de la vigne, afin que la meilleure des places soit ma demeure.
 [20]

Plus tard, les poètes qui ne seront plus attachés au service d’un prince produiront une poésie épurée des formules obligées et stéréotypées du panégyrique. C’est le cas de Khayyām, qui chante le vin dans des quatrains indépendants. S’est-il inspiré de Manūčehri lorsqu’il déclare :


Une gorgée de vin vaut mieux que le royaume de Kāvūs,
Elle est préférable au trône de Qobād et à l’empire de Tūs.
 [21]

ou encore :

Prenez garde ! Nourrissez-moi avec la coupe de vin,
Et rendez pareil au rubis ce visage d’ambre ;
Lorsque je mourrai, lavez-moi avec du vin,
Et confectionnez mon cercueil avec du bois de vigne.
 [22]

Une véritable philosophie se dégage des robā‛is bachiques de Khayyām ; il nous invite à la jouissance de l’instant :

Prends garde ! Tu devras t’en aller séparé de ton âme,
Tu devras passer derrière le voile du mystère et du néant.
Bois du vin, car tu ne sais pas d’où tu viens,
Sois heureux car tu ne sais pas où tu iras.
 [23]

Il exprime d’une manière poignante l’amour de la vie et veut à tout prix se refuser à penser à la mort :

Cette caravane de la vie, elle passe étrangement vite ;
Saisis cet instant qui passe dans la joie.
O échanson, pourquoi te soucis-tu du lendemain des convives ?
Apporte la coupe car la nuit passe.
 [24]

Il nous rappelle d’une façon subtile les principes de l’islam selon lesquels l’homme vient de la terre et retournera à la terre. Aussi, la cruche de terre n’est-elle pas faite de particules de l’être humain ?

Hier soir, j’ai brisé contre la pierre, la cruche de terre ;
Je n’aurais pas commis cette incongruité, si je n’avais été ivre.
La cruche me disait, dans un langage venant du cœur :
Je fus comme toi, et tu seras comme moi.
 [25]

Et Khayyām est inimitable, lorsqu’il fait la louange du breuvage qui libère les humains du fardeau de l’existence :

De ce vin qui est la vie éternelle, bois !
C’est la source du plaisir et de la jeunesse, bois !
Il est brûlant comme le feu, mais envers la tristesse,
C’est un remède comme l’eau de vie, bois !
 [26]

Le vin des amoureux

La douceur des effets du vin stimule le désir amoureux. Aussi, le vin est la boisson des amoureux qui ne s’isolent jamais sans la fiole ou la coupe. Les poètes de la cour ghaznévide, tel Farroxi, en ont fourni quelques exemples :

Lorsque les amoureux et les jeunes ensemble,
Boiront au jardin à la vue d’amis ;
L’un assis sur le gazon, la coupe pleine de vin,
L’autre se reposant sous les fleurs, des fleurs Il ses côtés,
A l’ombre de la rose épanouie, le narcisse essaiera d’ouvrir ses deux yeux ivres de sommeil
 [27]

Dans le roman courtois, le vin est la boisson avec laquelle les amants célèbrent leur bonheur. Faxr-od Dīn Gorgāni peint Vīs et Rāmīn, tous deux, la coupe à la main. Vīs remplissant la coupe en l’honneur de Ramīn, puis les deux amants savourant leur intimité retrouvée :

Alors elle but la coupe pleine de vin,
Et Rāmīn couvrit cette coupe de baisers par cent fois.
A chaque fois qu’il buvait cette coupe, il goûtait le sucre des baisers.
Qu’il est bon de boire du vin dans l’intimité, et d’effleurer de sa lèvre les cheveux sentant bon le musc de sa bien aimée.
 [28]

De la même façon, Nezāmi nous présente souvent Xosrow et Šīrīn buvant du vin, et mêlant leur ivresse d’amour à celle du vin :

Joyeux, Xosrow et Šīrīn se promenaient nuit et jour en maints endroits luxuriants, tantôt buvant du vin dans une prairie, tantôt cueillant des fleurs sur une montagne, tels deux belles plantes marchant sur l’herbe ; la coupe à la main, ils arrivèrent ce jour là pleins d’allégresse à Šāhrūd. [29]

Le vin des amis et des chevaliers

Passer un moment agréable avec des amis, en partageant le vin, est une grande tradition en Perse. Manūčehri nous livre quelques scènes d’amis jouant au trie-trac, dégustant des sucreries ou de la viande rôtie pour accompagner leurs coupes de vin. Il nous montre encore, un groupe d’amis allant boire, à jeun, le vin du matin (صبوحی), dans les vigne :

Mes amis, c’est la saison du vin nouveau et du kebab ; le nuage a abattu la poussière sur les chemins.
Pour boire le breuvage du matin, il nous faut aller dans la vigne, nous rendre ivres morts.
 [30]

Le célèbre roman populaire Samak-e ‛Ayyār présente d’innombrables séances de vin entre les chevaliers (عیاران) qui consacrent leurs liens de fraternité (دوست گانی). Le roi boit aussi avec ses chevaliers, et le héros Samak peut consommer de grandes quantités de vin sans s’enivrer, car étant tombé dans un bassin de vin lorsqu’il était tout jeune, depuis lors, sa mère avait pris l’habitude de lui donner du vin à chaque fois qu’il était souffrant ; d’où sa parfaite tolérance au breuvage. Mais, pour les chevaliers, le vin a une valeur beaucoup plus importante, il est la boisson initiatique. En effet, le rituel d’affiliation du nouveau venu comporte, dans sa première phase, l’obligation de prononcer le nom du maître en maintenant la coupe au dessus de la tête, puis d’en boire le contenu. Par cet acte, le novice accède au rang d’initié et se trouve au même rang que ses compagnons, impliquant pour lui, obéissance et fidélité [31].

L’ivresse mystique [††]

A l’évidence, l’extase mystique est grandement comparable à l’ivresse du vin. Dans l’un et l’autre cas, l’homme passe par les mêmes phases pour atteindre un état second. Parmi les divers exercices pratiqués par les mystiques pour entrer en communion avec Dieu, l’on compte l’ivresse du vin. La cérémonie mystique reproduit dans son cérémonial, le banquet royal. Le rôle de l’échanson y est prédominant. ‘Erāqi, par la force de la tradition reprend les images associées au thème du vin :

Le premier vin qui fut versé dans la coupe
Fut emprunté aux yeux ivres de l’échanson

Les lèvres couleur de vin des amoureux étaient telle une coupe,
C’est ainsi qu’on l’appela le vin des amoureux.

Dans le monde, partout où il y avait des peines de cœur,
On les rassembla et on les nomma l’amour.
 [32]

Le message mystique de Mowlavi est plus manifeste encore :

O échanson, enivre le buveur avec le vin de Dieu,
Sers le vin de ce maître au cœur embrasé ;
Parle moins de pain dans l’assemblée de ceux qui sont ivres,
L’eau seule convient à ceux qui vivent dans l’eau

Quiconque boit à la même coupe que l’invité divin est un ange ;
Pour les hommes de bien c’est du ciel que descend le vin.
L’ami intime de Dieu boit du vin exquis dans ces coupes ;
C’est dans l’amphore de la dévotion que se puise le vin pur.
Comment l’homme lucide comprendrait-il l’inconscience de ceux qui sont ivres ?
 [33]

Sanā‛i, ‛Attār, Sa‛adi, pour ne citer que les plus grands, ont exprimé, chacun à leur manière, la pensée mystique. Mais, la perfection dans le genre ne sera atteinte qu’avec Hāfez. Certes, Hāfez a célébré le vin, l’amour, la beauté de la nature et les plaisirs du moment, toutefois, il est aussi, le poète de l’amour divin, des joies contemplatives et du renoncement. La beauté de Hāfez réside dans le texte même, où abondent les images et associations d’images qui viennent solliciter l’imagination du lecteur :

La nuit dernière, j’ai vu les anges qui frappaient à la porte de la taverne.
Ils pétrissaient l’argile d’Adam pour en façonner des coupes.
Ceux qui résident au sein des invisibles, des purs de l’univers angélique,
Ont partagé avec moi, le vagabond des rues, le vin de l’ivresse.
 [34]

Dans le choix du qazal, qu’il adapte aux besoins de son inspiration, et dans lequel chaque beyt exprime entièrement une idée :

Ce vêtement [35] que je possède, mieux vaut qu’il soit en gage contre du vin,
Ce cahier sans signification, mieux vaut qu’il soit baigné de vin pur.

Tant que les affaires du monde subiront des bouleversements,
Mieux vaut avoir en tête le désir de l’échanson, et à la main, la coupe de vin.
 [36]

La mère du vin et le sacrifice de l’enfant raisin

Dans un poème célèbre (مادر می), Rūdaki utilise une métaphore aux termes de laquelle le raisin est désigné comme l’enfant de la vigne, pour nous convier aux travaux des vendanges et à la confection du vin :


Il faut sacrifier la mère du vin, et jeter son enfant en prison ;
Cet enfant, tu ne peux le lui prendre,
Sans que sous tes coups, il ait d’abord rendu l’âme.
 [37]

La description de la fermentation du jus de raisin et sa transformation en vin, fruit de la fertile imagination du poète alliée à son sens de l’observation n’a jamais été égalée :


Lorsque tu installes l’enfant dans sa prison,
Il reste hébété pendant sept jours et sept nuits,
Puis, reprenant ses esprits, il bouillonne
Et se met à gémir de chagrin.
Dans son chagrin, il se tourne et se retourne, bouillant de douleur
L’or que tu veux purifier, il bouillonne sur le feu,
Mais il ne bouillonne pas de chagrin comme cela.
Et voilà, que tel un chameau ivre, il écume de fureur, et devient méchant.
Le gardien lui ôte son écume, afin qu’il devienne pur et clair.
Enfin, il se calme et ne bouge plus.
Le gardien fermera alors sa prison solidement.
Il décantera et deviendra complètement pur,
Il prendra la couleur rouge du rubis et du corail ;
Tantôt rouge comme l’agate du Yémen,
Tantôt rouge comme les gemmes du Badaxšān.
 [38]

D’autres poètes utiliseront à leur tour la métaphore, pour décrire, la formation du raisin, sa maturation, les soins prodigués à la vigne par le vigneron, également les vendanges et la fabrication du vin. Manūčehri, notamment, développera ces thèmes dans de longs poèmes d’une forme assez libre, les mossammats ; l’arrangement des images et des métaphores y est tellement complexe que leur analyse requiert des études indépendantes.

Quoi qu’il en soit, cet intérêt pour le vin, la glorification de la vigne et du breuvage, laissent apparaître la pérennité d’une donnée culturelle propre à l’Iran préislamique mais qui se conserve à travers l’islam, non sans réserve, de la part, à la fois du poète et de l’homme de la rue. Abū Nuwas, cet arabe iranien et musulman natif de Ahvāz n’a-t-il pas dit :

Le vin est interdit, qu’importe ! Les plaisirs ne sont-ils pas tous interdits ? [39]

Bibliographie

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Notes

[*] Article publié pour la première fois dans DABIREH Edition Internationale, N° 1, novembre 1991.

[1] Le bang ou mang, la narcotique qui permet la vision de l’autre monde, tel celui qui est fourni à Vīrāz, cf. Artā-Vīrāf-Nāmak, 1887, ch. II, pp. 8-9 ; cf. Le livre d’Ardā Vīrāz, 1984, ch. II, pp. 41 sq.

[2] Hérodote, 1886, I. 133 ; cf. Modi, 1888.

[3] Hallock, 1985, pp. 588 sq.

[] Notre méthode de transcription et de translittération est celle, principalement, de l’Institut d’Etudes Iraniennes de L’Université de Paris. Toutefois, les mots persans et arabes, les noms propres en particulier entrés dans la lexicographie française telle Robert II, ont été reproduits suivant celle-ci. Lorsqu’il s’agit d’ouvrages dont le titre est donné par l’éditeur, ou traduit, nous nous en tenons naturellement au fait des publications.

Nous remercions Monsieur Raham Asha, qui a bien voulu lire ce texte et qui nous a prodigué des remarques d’un grand intérêt ; nous le remercions particulièrement pour avoir attiré notre attention sur la place importante qu’occupe le vin dans le roman populaire Samak-e ‘Ayyar, notamment en ce qui concerne les rapports entre les ‘Ayyaran.

[4] Rāvandi, 1921, p. 423.

[5] “Ki1lg Husraw and his boy”, s.d. pp. 26 sq.

[6] Rūdaki, 1341, vers 381-84.

[7] Rosenberg. 1931, pp. 1344.

[8] Frroxi Sistani, 1335, vers 739-43.

[9] Ibid. vers 8336-37.

[10] Dinkard, 1874, vol. I, p. 3.

[11] Dādestān-i Dēnīk, 1882, pp. 178 sq.

[12] Mainyo-i Khard, 1871, pp. 150 sq. ; on notera que Khayyām reprend dans le Now-rūz nāmeh, la plupart des considérations sur le vin contenues dans ce texte.

[13] Firdousi, 1878, vol. V, pp. 576-81.

[14] Qābūs-Nāma, 1951, ch. XI, p. 37 ; trad. 1886, ch. XI, pp. 116 sq.

[15] Rāvandi, op. cit., p. 416.

[16] Hāfez, 1359, n° 42.

[17] Ilbid., n° 278.

[18] ‛Onsori Balxi, 1349, 2874-76.

[19] Rūdaki, op. cit., ver 418-22.

[20] Menoutchehri, 1896, p. 93 ; trad. p. 222.

[21] Khayyām, 1927, p. 94.

[22] Ibid., p. 98.

[23] Ibid., p. 62.

[24] Ibid., p. 98.

[25] Ibid., p. 71.

[26] Ibid., p. 86. Les six robā‛is reproduits ici sont extraits d’une étude sur l’œuvre de Khayyām avec traduction effectuée au sein d’un séminaire auquel nous participions, sous la direction de Mr G. Lazard. en 1971.

[27] Farroxi Sistāni, op. cit., vers 1816-18.

[28] Gorgāni, 1935, p. 249 ; trad. p. 229.

[29] Nezāmi, 1351, p. 206 ; trad. p. 67.

[30] Menoutchehri, op. cit., p. 204 ; trad. p. 294.

[31] Samak-e ‛Ayyār, 1337.

[††] Il n’est pas possible, dans le cadre d’une si brève analyse, de dégager les spécificités des différents courants philosophico-religieux qui se sont exprimés dans un répertoire érotico-bachique. Il existe de nombreuses études sur ce sujet.

[32] ‘Erāqi, 1335, p. 144.

[33] Mawlānā Djalāl-od-Din Rūmi, 1973, p. 74.

[34] Hāfez, op. cit., n° 179.

[35] Il s’agit du xerqeh, le vêtement qui est le symbole de la pureté du mystique ; la souillure du xerqeh est considérée comme le déshonneur du soufi.

[36] Hāfez, op. cit., n° 457.

[37] Rūdaki, op. cit., vers 59-60.

[38] Rūdaki, op. cit., vers 63-70.

[39] Zarrinkub, 1984, p. 454.

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