Tout d’abord une question préjudicielle. J’ai exposé l’an dernier à Bruxelles [1] une thèse qui peut se résumer ainsi: la théorie des éléments présente en Grèce et dans l’Inde d’étonnantes analogies. Celles-ci paraissent s’expliquer par un principe commun, qui aurait été emprunté à la civilisation iranienne. D’excellents esprits ont pensé que le problème ainsi posé était pratiquement insoluble. Des analogies manifestes, m’a-t-on dit, ne suffisent jamais à établir une influence. Le folklore de tous les pays nous offre des histoires très voisines. Il est possible que l’esprit humain réagisse de manière analogue sous toutes les latitudes.
On trouve, il est vrai, dans les sociétés les plus diverses, des représentations comparables: le principe vital identifié avec le souffle ou le soleil comparé à un œil. Ces notions s’expliquent par le fait que, chez tous les hommes, la vie est liée à la respiration et que le soleil apparaît en tous lieux comme un globe brillant. Il n’en va plus de même lorsqu’il s’agit de figurer l’ensemble du cosmos. Ce qui s’impose alors à l’esprit de chaque groupe, en l’absence de sérieuses connaissances astronomiques, c’est l’image du milieu géographique, laquelle varie essentiellement d’un pays à l’autre. Qu’y-a-t-il de commun entre l’univers imaginé par un pêcheur polynésien ou par un nomade du Turkestan? Pour le premier, l’eau sans borne est la donnée fondamentale, la terre est comparable au dos d’un monstre marin. Pour le second, la terre illimitée est la base solide qui supporte le monde. A partir de données aussi dissemblables, on ne saurait fonder des cosmologies identiques.
Notre répugnance à admettre des influences réciproques entre les peuples tient en partie à notre ignorance de la préhistoire. Celle-ci nous montre constamment des échanges matériels et spirituels entre les populations les plus lointaines; des produits comme l’ambre ou l’étain sont transportés à de grandes distances; des techniques, des types d’instruments et des motifs décoratifs se propagent d’une extrémité à l’autre des continents. L’histoire, au contraire, telle qu’on l’enseigne généralement, nous présente des peuples rivaux, jaloux de leur indépendance morale, de leur autonomie spirituelle. C’est là peut-être un sentiment moderne qui, loin d’éclairer le passé, ne peut qu’égarer la recherche. Plus on remonte le cours des siècles, plus les peuples apparaissent mobiles, malléables, aptes à subir l’influence d’un voisin plus habile ou mieux outillé. Dans l’histoire do premier millénaire avant notre ère, on n’a pas fait encore une assez large part à l’influence iranienne. Héritiers de la civilisation babylonienne, les Achéménides ont fondé un immense empire qui empiète à la foie sur le monde grec et sur l’Inde; par la colonisation du Turkestan, les Iraniens sont venue au contact de la Chine. Telle est l’idée directrice, le fait essentiel que nous ne devons pas perdre de vue dans l’interprétation des doctrines relatives aux éléments.
Quand on raisonne sans souci des réalités historiques, on croit voir une antinomie entre l’esprit scientifique et la pensée religieuse ou métaphysique. En réalité, la spéculation magico-religiense est le premier moule dans lequel s’est coulée la science. Cette vérité est surtout sensible lorsqu’on considère la théorie des démente. A l’origine, ceux-ci sont des divinités et, longtemps après qu’ils ont été profanés, ils gardent encore, dans la philosophie grecque par exemple, le caractère de forces, principes efficaces.
Dans la mythologie des peuples arriérés, le monde est un champ de bataille où se heurtent pêle-mêle des dieux innombrables. L’orage est un drame où participent les Vents, la Pluie, l’Éclair, la Foudre. Mais bientôt la spéculation religieuse cherche à mettre de l’ordre en ce chaos. Une hiérarchie se forme où les dieux subalternes se groupent sous des entités plus puissantes. On aboutit ainsi à des schèmes très simples: les grandes entités sont le Ciel et la Terre ou le Principe mâle et le Principe femelle, ou la Lumière et les Ténèbres, etc. C’est dire que la cosmologie est souvent dualistique. On peut parler d’un dualisme iranien, védique, chinois, etc. Comme on va le voir, la théorie des éléments suppose un schème différent: elle repose non sur un dualisme, mais sur un triadisme d’origine probablement babylonienne. Or elle s’est imposée à des peuples très divers qui possédaient antérieurement une cosmologie dualistique: Iraniens, Indiens, Chinois, etc. Il faut donc qu’une même influence se soit exercée sur tous ces peuples. Seul le rayonnement de la civilisation achéménide héritière de l’empire assyrien, peut expliquer la diffusion, pendant le premier millénaire, d’un système qui se répand de l’Iran dans l’Inde, en Grèce et en Chine et qui, malgré des variantes à l’Est et à l’Ouest, est foncièrement apparenté au triadisme babylonien.
Aux représentations simplistes qu’on rencontre chez de nombreux peuples: mondes d’en haut et d’en bas, Ciel et Terre, la civilisation babylonienne oppose une division ternaire de l’Univers: Ciel, Terre, Eau. La terre reposant sur les eaux cette triade marque les trois zones qu’on rencontre de haut en bas sur une coupe verticale du cosmos. Mais horizontalement, l’espace est divisé suivant quatre directions principales: Nord, Sud, Est, Ouest auxquelles correspondent les quatre Vents. Le Ciel, la Terre, l’Eau, les Vents sont des entités mythiques. Ces dieux deviendront les éléments.
Hérodote nous apprend que les anciens Perses adoraient le Ciel (ouranos) sur les montagnes et sacrifiaient au Soleil, à la Lune, à la Terre, au Feu, à l’Eau et aux Vents. II sort de ce tette que la mythologie des Perses hiérarchisait quatre dieux ou groupes de dieux: d’abord le Ciel, dieu suprême, puis les deux grands astres, puis une triade formée par la Terre, le Feu et l’Eau, et enfin les quatre Vents. Au total, dix grands dieux (1+2+3+4) formant la Tétrade cosmique [2]. Les parties, sinon l’ordonnance de cette construction, sont empruntées à la civilisation babylonienne. Les trois aspects de la matière: feu, terre, eau correspondent aux trois étages du cosmos, car le ciel est le séjour du feu divin et, dans la conception indo-iranienne, l’atmosphère est le réceptacle des eaux. Quant aux Vents qui soudent aux quatre points cardinaux, c’est également une notion bien antérieure à la civilisation achéménide.
Le système religieux que décrit Hérodote n’enferme pas à proprement parler une théorie des éléments. Il traduit toutefois un effort synthétique pour dénombrer les grandes forces de l’univers et les grouper en un faisceau. C’est de cet effort que va sortir la théorie des éléments.
Les peuples arriérés distinguent dans l’homme une pluralité d’âmes ou de souffles, de même que dans l’univers règnent des vents multiples. Un long effort fut nécessaire pour qu’aux vents se substituât le Vent, aux souffles corporels le Soue et pour qu’on conçut l’identité des deux soues humain et cosmique. Nous n’avons aucune raison d’attribuer aux Indiens ni aux Grecs cette dernière intuition. Il est probable qu’elle s’est imposée aux Iraniens sous l’influence du monothéisme sémitique. Dans l’Inde, la littérature des Brâhmanas enseigne la pluralité des soues vitaux. En Grèce, le héros Prométhée pétrit le corps de l’homme avec de la terre et de l’eau, puis, pour l’élever au-dessus de la brute, dérobe une étincelle du feu divin. Mais dans la Genèse hébraïque, Dieu communique à l’homme formé de terre et d’eau son propre soue. Ici la créature est faite à l’image du Créateur et l’âme humaine est le souffle même de Dieu.
Du moment où l’on admet qu’un seul Esprit créateur anime l’univers, le schème iranien: 3 aspects de la matière + 4 Vents se réduit à 3+1; la croyance monothéiste rabaisse le Soleil et la Lune qui prennent rang parmi les corps célestes; le Ciel n’est plus que l’étendue où se meut l’Esprit tout-puissant. On passe ainsi de la Tétrade cosmique en dix parties à un groupe de quatre éléments. L’ancienne formule: 10=1+2+3+4 se réduit à 4=1+3. La théorie des quatre éléments est constituée et cette révolution, qui va modifier le cours des spéculations métaphysiques et scientifiques, est religieuse en son principe.
Tout favorise, sous les Achéménides, la diffusion des idées nouvelles: l’idée impériale et la croyance monothéiste marchent de front, impliquant une conception plus centralisée du cosmos. Sous l’action conjuguée des tendances politiques et religieuses s’élabore une cosmologie nouvelle et le prestige de l’empire perse lui confère, dès le principe, une force d’expansion considérable. Dans le chant des Mages, de Dion [3], cette cosmologie conserve encore un caractère mythique très accentué. Mais en se répandant hors de l’Iran, elle se dépouille en partie de l’idéologie religieuse qui lui avait donné naissance pour s’intégrer à l’Ouest dans le système d’Héraclite [4] , à l’Est dans la philosophie des Upanishads.
On peut présumer que les monarques achéménides, dont le monothéisme sémitique ne pouvait que seconder les visées impérialistes, ont trouvé chez les prophètes juifs l’expression de leurs propres tendances et que les fonctionnaires araméens répandus dans tout l’empire ont été en quelque sorte les légistes d’une autocratie de droit divin. Sans cette hypothèse, on s’explique mal la constitution et la diffusion de la nouvelle tétrade où l’Esprit un et universel se superpose à l’ancienne triade assyrienne et qui, transposée sur le plan physique, devient la série des quatre éléments.
C’est une idée trop répandue que les anciens sages fondaient leurs systèmes sur l’ensemble des faits naturels. On ferait fausse route on tâchant d’expliquer ainsi la théorie des éléments. Fausse route vu tâchant u expliquer ainsi la théorie des éléments. A l’origine, le mythe s’interpose entre l’esprit des hommes et le réel. Les idées religieuses sont le point de départ de la réflexion philosophique. Au lieu de construire un système sur la totalité des faits observables, les anciens philosophes raisonnaient sur des conceptions admises par tous et prétendaient expliquer par là les apparences.
Dans l’ancienne triade divine, le Feu, l’Eau, la Terre sont des entités mythiques. Le philosophe cherche comment ces trois principes se comportent dans l’univers. II compare le cosmos à une lampe d’argile dont la terre forme la base, que surmonte l’huile et que couronne la flamme. Il médite sur la chaleur qui rend les corps de moins en moins denses, puisqu’elle change la glace en eau et l’eau en Il s’élève ainsi peu à peu à ces notions élémentaires: le Chaud, le Liquide, le Solide que symbolisent le Feu, l’Eau et la Terre et qui se retrouvent partout sous la diversité des apparences.
II s’approche graduellement de cette, idée fondamentale: la plasticité d’une matière commune à tous les corps visibles. Ce résultat pour lui n’a rien d’inattendu; la loi des métamorphoses, qui est un axiome de la pensée religieuse, ne régit-elle pas tout l’univers? De même qu’un homme peut se changer en loup ou une chenille en papillon, l’huile se change en feu et la glace en eau. Des postulats fournis par la croyance religieuse: triade divine et plasticité des corps, la réflexion philosophique tire la notion d’une matière susceptible de se présenter sous trois états principaux: feu, eau, terre.
Prenons garde d’ailleurs qu’en insistant sur l’unité de la matière, nous fausserions la pensée des anciens: le feu, l’eau et la terre ne sont pas des illusions passagères, des aspects fugitifs de l’Être; il faut y voir des modes relativement stables doués de propriétés constantes. Du feu subtil à l’eau plus dense, à la terre compacte et inversement, la matière subit par condensation et raréfaction une véritable métamorphose qui modifie sa nature et altère ses propriétés. C’est ce qui rendra possible la théorie des éléments: les trois corps fondamentaux peuvent se métamorphoser; ils n’en constituent pas moins la structure de l’univers. Du moment que ce schème, religieux en son principe, est devenu capable d’encadrer le réel, il peut s’adapter sans se rompre au progrès des idées religieuses ou philosophiques: la liste des états de la matière va s’allonger, s’adjoindre tel ou tel élément; les fondements du système ne changeront plus.
On lit dans un texte bouddhique traduit en chinois: « La partie solide du magma primitif a formé la terre; la partie molle a formé l’eau; la partie chaude a formé le feu; la partie mobile a formé le vent; quand ces quatre éléments se sont combinés, l’âme intelligente est née ». On trouve ici, résumées en quelques [5] mots, toutes les données de la théorie des éléments: existence d’un magma primitif; différenciation d’éléments avant leurs qualités propres: solidité, fluidité, chaleur, mobilité, combinaison de ces éléments pour former le microcosme.
Si, comme nous l’avons supposé, ce système est né dans l’empire des Achéménides par simplification de la grande Tétrade mythique, on conçoit qu’il ait pu se répandre hors de l’Iran: en fait, nous le trouvons de bonne heure, à la base de divers systèmes, dans l’Inde et en Grèce où bientôt la spéculation allait faire un nouveau pas.
Le caractère distinctif de l’air ou du vent est la mobilité, tandis que la chaleur est la propriété essentielle du feu. Du moment que l’air était intégré comme un quatrième élément dans la série des états de la matière, on pouvait se demander ce qu’était en définitive la matière immanente au feu et à l’air, en d’autres termes quel substrat coexiste sous la chaleur et le mouvement. Pour répondre à cette question, il suffisait d’imaginer un cinquième élément, plus subtil que les quatre autres. Le problème a été résolu de cette manière par les philosophes grecs et indiens. La matière existe indépendamment du mouvement et de la chaleur. Sous le vent ou l’air qui est la matière en mouvement, sous le feu qui est la matière échauffée, il y a la matière nue qui est l’espace céleste. C’est ce que les Grecs appellent l’éther et les Indiens âkâça, d’une racine kâç, qui signifie “briller”. Il est peu probable que cette découverte ait été faite dans plusieurs pays en même temps. Puisqu’elle apparaît en Grèce au temps d’Aristote, l’idée a pu passer de ce pays dans l’Inde après la conquête d’Alexandre. Mais ce n’est là qu’une conjecture. Aucun témoignage historique ne vient prouver cette transmission. Ce qui est certain, c’est qu’après avoir distingué trois états de la matière appelés guns ou “qualités”, la spéculation indienne connaît une série de quatre éléments auxquels s’ajoute enfin un cinquième: l’espace (âkâça).
La spéculation chinoise finit également par adopter une série de cinq éléments, mais cette série est aberrante; elle comprend: feu, eau, terre, bois et métal. On retrouve dans cette liste les trois états de la matière: feu, eau, terre auxquels s’ajoutent bois et métal, de sorte qu’on peut supposer a priori que la triade primitive est également à la base de la théorie chinoise tandis qu’en Grèce et dans l’Inde on avait ajouté l’air et l’éther, la liste chinoise se serait enrichie de deux autres éléments: bois et métal. Cette conjecture est rendue vraisemblable par un certain nombre de faits. Le premier écrivain chinois qui parle des cinq éléments est Tseou-yen, lequel vécut environ au me siècle avant J.-C. Ses dissertations restèrent sans écho et la doctrine qu’il avait fait connaître ne s’intégra que plus tard dans la civilisation chinoise. Il paraît certain que la théorie des cinq éléments n’a pas pris naissance en Chine. Ed. Chavannes a voulu expliquer son introduction par l’intermédiaire des Turcs [6], ce qui n’est guère trouble au me siècle avant notre ère. Un courant d’idées venu de l’Iran s’expliquerait plus aisément, car la pénétration iranienne en Asie Centrale est historiquement bien attestée et a certainement commencé longtemps avant l’ère chrétienne.
Prenant pour fondement les trois états de la matière: feu, eau, terre, on conçoit que la spéculation ait ajouté à cette liste le plus noble des corps solides, à savoir l’or, le métal par excellence. En effet, si la matière se transforme par condensations successives, les métaux, plus denses que la terre, représentent l’ultime phase des métamorphoses. On aperçoit comment ces spéculations pouvaient donner naissance à une science nouvelle qui se proposerait de réaliser la transmutation des corps.
En fait, l’alchimie suit en Chine les spéculations sur les éléments [7]. La nouvelle série comprenait deux corps légers: feu et eau auxquels s’opposaient deux corps lourds: terre et métal. Entre ces deux catégories, le bois fit la transition, car il est en même temps léger et solide et, produit par la terre humide, il s’apparente à la fois aux principes aqueux et terreux.
La liste ainsi formée provenait évidemment d’esprits pratiques, curieux de la composition et de la production des êtres. Tandis que la série grecque a été complétée par des chercheurs désireux de remonter à la cause première, la série chinoise est l’oeuvre d’hommes préoccupés surtout de réalisations; ceux-là sont des physiciens, tandis que ceux-ci sont des alchimistes.
A quelle époque et en quel lieu la triade ancienne: feu, eau, terre s’est-elle accrue des éléments métal et bois? Il est impossible de le dire. On notera seulement que la littérature pehlevie [8] connaît une liste de sept dieux auxquels correspondent l’homme le bétail, le feu, le métal, la terre, l’eau et les plantes, ce qui appose la série chinoise des cinq éléments complétée par les êtres supérieurs: bétail et homme. C’est la preuve d’une étroite connexion entre les spéculations iraniennes et chinoises [9]. En somme, les théories relatives aux éléments posent une série de questions qui touchent à l’histoire des quatre grandes civilisations iranienne, grecque, indienne et chinoise. Sur bien des points notre information est encore insuffisante. Mais sans attendre les enquêtes de détail, d’ailleurs souvent aléatoires, il était nécessaire de prendre une vue d’ensemble afin de coordonner les problèmes et de finer les limites entre lesquelles peuvent varier les solutions.
On aperçoit d’ores et déjà que la théorie des éléments a des origines religieuses, que, d’une cosmologie mythique fondée sur la triade babylonienne, se sont dégagées la série des trois états de la matière, puis les listes diverses de quatre ou cinq éléments. II semble que l’Iran soit le foyer d’où ces idées se sont répandues en Grèce, dans l’Inde, en Chine, puis dans tout l’Ancien Monde. Il apparaît enfin que ces spéculations contenaient en germe les théories préscientifiques sur la constitution, les propriétés et les transformations de la matière.