Article paru le 26 février 1962 dans le Journale de Genève.

Zarathoustra

mercredi 1er janvier 2003, par Edmond BEAUJON

Ce nom, d’une sonorité magnifique, flamboie comme un tison, vestige étincelant du feu allumé par les Mages dans les plaines de l’Iran. L’orientaliste Masson-Oursel pense que Zoroastre, qui donna une portée nouvelle à l’ancien mazdéisme, est né vers 660 en Médie, environ un siècle avant l’avènement de Cyrus, mais nous ne connaissons rien d’assuré touchant ce prophète, dont les révélations transparaissent à travers la partie archaïque de l’Avesta, dans les stances ou Gâthâ.

Zoroastre se fit de la religion une idée si haute et si dépouillée qu’elle était propre à découragé les fidèles de l’ancien culte, dont il conservait d’ailleurs la divinité principale Ahura Mazdâ, celui qui est à la fois puissant (ahura) et gage (mazdâ). Pour ce créateur qu’est effectivement Zoroastre, Ahura Mazdâ (ou Ormazd) n’accepte pas d’autre offrande que la pensée, la parole et l’action humaines. C’est dire en somme que la piété consiste dans la recherche obstinée de la vérité et de la justice, au milieu du combat que se livrent les deux principes de la vie et de la destruction.

Voilà qui est assez embarrassant pour un Etat, même très différent de l’empire achéménide. Aussi est-il probable que, sous Darius, Xerxès et leurs successeurs, la religion généralement pratiquée était celle que décrit Hérodote, bien que les empereurs se fussent réclamés de Zoroastre.

Platon, dans le premier Alcibiade, appelle Zoroastre le fils d’Oromasdos ; en précisant que les enfants royaux ont quatre gouverneurs dont le plus savant leur enseigne la science des Mages, héritée de Zoroastre, il affirme que l’éducation perse est bien supérieure à celle qu’à reçue Alcibiade dans la brillante Athènes.

C’est l’éclat divin de la flamme adorée par Zarathoustra que ranime à notre intention M. Amir Mehdi Badi‘, Iranien tributaire des deux cultures, l’orientale et l’européenne, dans une traduction remarquables [1]. On lit ce texte avec une surprise profonde, car il survole la lettre, et creuse jusqu’à l’esprit, renonçant à transcrire les passages inintelligibles et les strophes d’un intérêt par trop limité. Persuadé que les hymnes avestiques sont intraduisibles, M. Amir Mehdi Badi‘ a mis tout son amour et toute sa science à nous en donner une image approximative, qui est parfois très éloquente :

Quand donc, ô Mazdâ, les puissants de la terre retrouveront-ils leurs sens ?
Quand cesseront-ils de s’enivrer de l’abject breuvage.
Pour perpétrer leurs crimes avec la complicité des faux prêtres ?
Qui nous délivrera des assoiffés de sang ?
Sur qui s’étendra la lumière de la bonne pensée.

L’impatience exprimée ici n’est que l’autre face de la joie ressentie par le prophète et qu’il cherche à répandre :

Combien sont-ils à souhaiter la joie de la Création ?
La vérité dans la justice élève l’âme à la hauteur des étoiles.

Ce sentiment d’être dans le vrai lorsqu’on touche aux sommets de la vie, il reparaît chez le philosophe allemand qui a inventé un nouveau Zarathoustra. Nietzsche s’est défini lui-même, dans Le gai savoir, comme un être de flamme, et il me semble reconnaître sa voix mêlée à celle du prophète iranien, lorsque celui-ci formule cette prière :

Puissions-nous être de ceux qui provoquent le renouveau de la vie
Puissions-nous être cause de la joie du monde renouvelé.
Seigneur, donne-nous d’atteindre par la droiture, La source des rayons de la sagesse infinie…

Le seul moyen de conserver le mot Seigneur dans la perspective nietzschéenne, c’est de l’identifier avec le soleil, astre auquel le prophète de Sils-Maria demande sa bénédiction par ces mots splendides :

So segne mich denn, du ruhiges Auge, das ohne Neid auch ein allzugrosses Glück selien kann Segne den Becher, welcher überfliessen will, dass da’ s Wasser golden arts ihm (liesse und überall hin den Abglanz deiner Wonne trage !

La profusion lumineuse évoquée dans ces lignes éclaire un monde brisé, qui est le nôtre. Et Nietzsche veut rendre la fracture définitive :

tous les dieux sont morts, et Ormazd avec eux. C’est le seuil qu’il faut passer, nous déclare le prophète de Sils-Maria, si vous voulez, vous les hommes du XXe siècle, prendre enfin possession de vous-mêmes. Jusqu’ici, vous avez été frustrés de votre loi propre, et cela par la faute de la transcendance divine.

Mais n’est ce pas là un combat de mots, et une difficulté créée par le langage métaphysique ? Nietzsche n’est-il pas un Titan qui propulse des quartiers de roc contre les nuages du vocabulaire religieux traditionnel, où le mot Seigneur figure en bonne place ? Celui qui cherche l’infini dans la volonté humaine et l’éternité dans le temps n’est-il pas engagé sur la trace de Dieu.

Il faut donc écouter l’appel du nouveau Zarathoustra, qui retentit comme les onze notes lancées par le cor d’argent du jeune Siegfried quand se lève la deuxième aurore de la Tétralogie et que frémit merveilleusement là forêt du Nibelung.

Il faut l’entendre, cet appel, car il convoqué nos croyances dispersées et nos ferveurs antagonistes : à nous de forger, avec les tronçons de la pensée occidentale, l’épée Nothung qui portera le coup de mort au dragon, que nous avons posté aux confins de la Terre et du Ciel, et qui rejette en deux camps ennemis ceux qui croient au monde et ceux, qui croient Dieu.

Comme le dit Teilhard de Chardin « Qulque chose ne va plu de notre temps, l’homme et Dieu tel qu’on présente à l’homme d’aujourd’hui. »

Notes

[1] Monde et Parole de zarathoustra, essai d’interprétation. Payot. Lausanne.

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