Article de presse.

Ces Barbares calomniés

mercredi 1er janvier 2003, par Edmond BEAUJON

Depuis vingt siècles, les Européens n’ont su voir l’Histoire ancienne qu’à travers la Grèce et Rome. La réputation des autres peuples ne pouvait qu’en pâtir. De bonne heure, les Grecs avaient pris le pli de snober ceux qui ne parlaient pas leur langue : “barbares” cela veut d’abord dire “bafouilleurs” – et par suite, naturellement, gens ignorants du véritable art de vivre, en marge de la seule vraie civilisation.

Plus tard, les Romains, qui pour les Grecs avaient été des barbares comme les autres, les soumirent et se mirent à leur école : Graecia capta… Maîtres obéis et brillants élèves tout ensemble, ayant appris le grec et conféré à leur latin la noblesse d’une grande langue de culture, ils devinrent les protecteurs et les participants de cette civilisation hellénique qui, désormais gréco‑romaine, allait être imposée par leurs conquêtes aux barbares qui peuplaient le reste du monde antique. C’est de cette civilisation que nous, Occidentaux, nous vivons depuis lors, c’est même elle qui, jusqu’à nos jours, a donné ses formes à notre christianisme ; c’est sa double littérature qu’hier encore nous étudions en classe. Quoi d’étonnant si les victoires remportées par les Grecs sur les Perses lors des guerres “médiques” si la conquête de l’Asie jusqu’au Gange par le Macédonien hellénisé Alexandre, si les trois guerres gagnées par Rome sur les Puniques de Carthage, si la soumission par les légions romaines de l’Afrique du Nord, de l’Espagne, de la Gaule, d’une partie de l’île britannique, de la Germanie rhénane, de l’Europe centrale, restent dans les mémoires comme autant de triomphes de la civilisation sur la barbarie ?

Sans se demander si ces vues sont justes ou non, on pourrait les expliquer en remarquant que les historiens grecs et latins ont écrit dans les seules langues de l’Antiquité qui aient été normalement enseignées dans les pays d’Occident, que par suite les témoignages des Asiatiques restent beaucoup plus confidentiels, et que ceux des barbares européens, qui n’écrivaient pas, sont même inexistants. Or, voici qu’Amir Mehdi Badi‘, dans le troisième volume de son ouvrage Les Grecs et les Barbares, achève de réhabiliter les Perses en ne se servant guère que d’Hérodote, de Xénophon, de Plutarque ; et voici que Jean Markale, dans Les Celtes et la civilisation celtique, célèbre, à la lumière de toutes sortes de textes empruntés pour une bonne part à Tite‑Live, à Cicéron, à César, à Polybe, un peuple dont le rôle lui paraît essentiel dans l’histoire de notre civilisation.

Naturellement, pour trouver dans tous ces auteurs ce qu’ils ne voulaient pas dire, il faut les lire de près, les recouper, percer à jour leurs réticences, leurs prétéritions, leurs hypocrisies et leurs mensonges. Si, durant tant de siècles, personne ou presque ne l’a fait, cela tient sans doute à l’imperfection de la méthode historique ; mais aussi à ce chauvinisme gréco-latin que nous avons hérité de la Renaissance, et qui, malgré la réaction des “modernes” contre les “anciens” au grand siècle, malgré le romantisme et ses séquelles, est resté, presque jusqu’à nos jours, la loi de l’enseignement officie.

Amir Mehri Badi‘ en est donc au troisième volume de sa démythification de l’histoire ancienne, et ce n’est pas le dernier. Il annonce son intention de démontrer « que les conquêtes d’Alexandre ne furent pas la revanche de la Grèce » sur les Perses de Darius et de Xerxès, qui, selon la tradition, l’avaient attaquée au début du Ve siècle avant notre ère, et n’avaient été repoussés que de justesse, surtout par les Athéniens, aux batailles de Marathon, de Salamine et de Platées. C’est cette tradition qu’il lui faut d’abord récuser. C’est, autrement dit, la vérité sur les guerres “médiques” que, dans, ce troisième volume, il entend rétablir, en prouvant « que l’Empire achéménide ne se mêla des querelles grecques que parce que les Grecs l’y poussèrent, ostensiblement ».

Le propos est donc, en somme, précis et assez limité. L’auteur ne peut prétendre, et il le sait bien, que la Perse des Achéménides passe aux yeux des historiens actuels pour une terre de barbarie. « Oh ! je sais, écrit‑il : plus personne ne conteste aujourd’hui, sérieusement et ouvertement, la grandeur intrinsèque de la civilisation achéménide, et presque tout le monde trouve à l’occasion des mots de louange pour vanter les excellentes routes que les grands rois firent construire, leurs relais et stations de poste gardés et soignés, leur système monétaire, leur organisation fiscale et la constitution administrative de leur empire, comme tout le monde loue et admire leurs palais et leur art, la “sagesse” de Zoroastre, et, la Bible aidant, la mansuétude dont les rois achéménides usèrent envers les Juifs de la captivité. Mais aussitôt qu’on aborde le chapitre devenu crucial des luttes entre les Perses et les Grecs, le ton change, le charme est rompu, les Achéménides ne sont plus que des Barbares, et leur défaite l’annonce du triomphe de la civilisation occidentale. »

Voilà qui est fort bien vu, et qui est vrai, on peut dire, depuis toujours, puisque cette inconséquence fondamentale est déjà le fait d’Hérodote, le fameux “Père de l’Histoire” et le narrateur de beaucoup le plus abondant des guerres médiques, qui sont le sujet central de son ouvrage. Presque contemporain des événements, il ne pouvait se permettre, dans les amples chapitres où il décrit le peuple des Perses avec lequel les Grecs entretenaient des rapports continuels, de taire son haut degré de civilisation, sa piété, sa loyauté -‑ vertu si peu grecque… Mais quand il en arrive à l’expédition montée en 490 par Darius contre Athènes, puis à la tentative d’invasion de l’Hellade où échoua son fils Xerxès, il accommode si bien les faits attestés et connus de tous avec des racontars malveillants et des interprétations tendancieuses que le lecteur sans méfiance croit assister à la victoire quasi miraculeuse d’une poignée de Grecs, presque tous athéniens, sur d’innombrables hordes de Barbares décidés à les asservir et à ravager leur patrie.

La méthode d’Amir Mehri Badi‘ consiste à lire Hérodote avec méfiance, à mettre en lumière les nombreuses contradictions de son récit, à le réfuter, chaque fois que c’est possible, par les témoignages d’autres auteurs. Il fait grand cas d’une assertion catégorique de Thucydide, l’historien sans parti pris et rigoureusement objectif de cette guerre du Péloponnèse qui allait déchirer la Grèce bientôt après ses victoires sur les Perses : « Quant aux événements qui marquèrent la période précédant cette guerre, … j’estime qu’ils furent, tant du point de vue militaire qu’à tout autre, de médiocre importance. Je fonde cette assurance sur les indices que j’ai recueillis au cours d’une enquête remontant aux temps les plus reculés. »

De sa propre enquête, notre auteur tire une assurance identique. Marathon ? « Une bataille dans laquelle on a pris abusivement l’habitude de voir le triomphe de l’Hellade sur l’Asie et le grand tournant de l’histoire du monde et de la civilisation véritable, mais qui ne fut en réalité qu’un règlement de comptes entre deux Athéniens ennemis : Hippias, fils de Pisistrate, tyran déchu d’Athènes, et Miltiade, fils de Cimon, tyran abusif de Chersonèse ». L’expédition perse, dont tout indique qu’elle n’avait dans l’esprit de Darius qu’une portée locale et une importance secondaire, avait été obtenue du grand roi par Hippias, qui, depuis vingt ans, vivait à la cour de Suse et réclamait sans cesse son aide pour reprendre à Athènes le pouvoir qu’avait exercé son père Pisistrate. Miltiade, qui avait dû fuir le Chersonèse, s’il prônait la résistance à ses concitoyens assez divisés, « défendait sa tête, surtout sa tête ». Et voici le plus surprenant pour le lecteur : le chef de l’expédition perse, Datis, constate qu’Athènes n’est pas disposée à accueillir Hippias ; il décide donc de rembarquer ses troupes ; c’est alors seulement que Miltiade lance les siennes à l’assaut. Cette victoire décisive de l’hellénisme sur la barbarie n’est qu’un médiocre combat contre l’arrière‑garde d’un petit corps expéditionnaire qui se replie sans avoir voulu s’engager !

Dix ans plus tard, Xerxès, fils de Darius, monte contre la Grèce une entreprise de bien plus grande envergure. Notre auteur s’emploie, certes, à réduire à de plus justes proportions les chiffres extravagants avancés par Hérodote. Mais son principal souci est de laver le Grand Roi des calomnies que lui prodigue le père de l’Histoire, de substituer à une odieuse caricature un portrait fidèle. Xerxès n’a pas, comme tout le monde ou presque le croit à cause d’Hérodote, détruit de fond en comble Athènes, abandonnée­ par ses citoyens : la démonstration d’Amir Mehri Badi‘, qu’on ne saurait même résumer ici, est concluante. Xerxès n’était pas la brute velléitaire, vouée à finir ses jours dans la débauche, qu’il est resté pour la postérité par la faute du même Hérodote. Si, aujourd’hui, tant d’historiens le croient encore, « c’est l’inadmissible et impardonnable méprise qui leur a permis de croire que Xerxès a dû ressembler à ces sultans de Zanzibar ou de Malabar, à ces maharadjahs de ci et de là, et même à certains monarques déchus d’une Perse littéralement écartelée dont les puissances coloniales flattèrent tant qu’elles purent, et comme elles purent, les vices et la débauche pour les enfoncer encore davantage dans une déchéance physique et morale qui leur procurait, avec l’asservissement de ces princes, celui de leurs Etats et de leurs peuples leurs vraies victimes. »

C’est peut-être dans cette page, difficilement réfutable, qu’Amir Mehri Badi‘’ nous révèle le fond de sa pensée.

Les Celtes, autres victimes de ce chauvinisme gréco-latin que nous venons de voir servir d’enseigne hypocrite au colonialisme européen, manquent tout de même moins de défenseurs. Qui a oublié La Gaule et le Vercingétorix de Camille Jullian, pour lequel la conquête romaine fut « la plus grande catastrophe de notre Histoire » ? Plus près de nous, Henri Hubert a su les peindre savamment, et avec justice, c’està‑dire avec estime. De nos jours, Régine Pernoud leur porte un amour qui la rend exagérément féroce envers César et ferme son esprit, pourtant naturellement ouvert, à toute notre littérature depuis la Renaissance jusqu’au Romantisme. Jean Markale n’avait pas à pourfendre des tabous. Mais, en s’engageant dans la brèche déjà large, il mène avec lui les Celtes à une véritable reconquête du monde occidental. Reconquête est l’image juste, puisque ce peuple, aux VIe et Ve siècles avant notre ère, dominait l’Espagne du centre et du nord, l’Italie septentrionale, l’Allemagne occidentale et méridionale, la Bohême ‑- dont le nom rappelle celui d’un peuple celte, les Boïes, la Moravie, la vallée du Danube jusqu’à son embouchure. En Asie Mineure, la Galatie perpétuait la mémoire des Celtes venus de Gaule qui, associés à une bande d’aventuriers grecs, avaient, en 298 avant J.-C., secouru le roi de Bithynie, Nicomède Ier, contre Antiochos I, roi de Syrie, et obtenu de lui ce territoire. Si on ajoute à ces établissements des randonnées comme celle de Brenn, qui, vers 390 avant notre ère, conduisit les Sénons de la région de Sens et d’Auxerre ‑ jusqu’à Rome, où il se fit verser une. rançon de mille livres d’or, on se rendra compte que le .monde antique dans son ensemble ‑- à l’exception de sa rive africaine ‑- avait vu ; sinon subi, ne fût‑ce, qu’un moment, les Celtes.

Rappeler cette omniprésence n’est pas le propos de Jean Markale. Son ouvrage n’est d’ailleurs nullement, comme l’est celui d’Amir Mehri Badi‘’, un plaidoyer en forme. C’est plutôt un recueil d’études‑de sujets très variés, dont certaines avaient déjà été publiées sous forme d’articles. Esprit aux dons multiples et à l’information immense, Jean Markade évolue avec la même aisance dans la préhistoire et la protohistoire, dans la philologie ‑- surtout celtique, bien entendu ‑-, dans l’archéologie, dans l’histoire de l’art jusqu’à nos jours, et même jusqu’à demain, dans la philosophie de tous les temps, dans l’ethnographie, dans l’histoire des religions et, naturellement ; dans la psychanalyse, qui aujourd’hui prétend avoir partout son mot à dire.

On devine qu’avec tant de moyens, mis au service d’une infatigable agilité d’esprit et d’une hauteur de vues qui lui permet de discerner entre les phénomènes les plus éloignés dans le temps, entre les mots des langues les plus diverses, des ressemblances, des filiations, voire des identités parfois propres à laisser rêveur, Jean Markade a beau jeu à nous montrer l’esprit celte un peu partout présent dans la grande aventure de l’humanité occidentale. De la réticence qui vient d’échapper à ma plume, qu’on ne déduise surtout pas que l’ouvrage n’est pas sérieux. Il l’est, et il est solide. Les amateurs d’érudition latine goûteront particulièrement les pages où ils découvriront Tite‑Live largement tributaire, dans ses récits des invasions gauloises du IVe siècle avant notre ère, des légendes propagées par l’épopée celtique. L’étude sur « le problème des Cimbres », ce peuple qui, comme on sait, descendit en Gaule avec les Teutons un siècle avant César, et dont la randonnée répandit la terreur, révélera probablement à tout le monde que ces guerriers ne sont “ni celtes, ni germains”, mais « les derniers descendants des constructeurs de dolmens et d’allées couvertes, qui, aux alentours de l’an ‑ 2000, ont parsemé l’Europe occidentale de leurs étranges monuments, avant d’aller, grâce au rêve mystique des Celtes, s’y perdre et prendre des visages de dieux ou de héros ».

Je préfère, pour ma part, ces pages de savante érudition aux vastes aperçus de la conclusion sur “l’héritage des Celtes”. Là, si les sections concernant la langue et la toponymie restent solidement fondées sur une documentation concrète, il n’en va pas tout à fait de même pour l’art, pour la philosophie (qu’est‑ce que Hegel ou Marx peuvent bien avoir de “celtique” ?), pour la littérature, où on lit en substance que tout ce qui, depuis le Romantisme, est en réaction contre l’“immobilisme” classique procède de l’esprit celte. J’entends bien que la proposition contraire serait absolument insoutenable. Mais le rôle déterminant de la tradition et du tempérament celtiques dans le surréalisme, dans la peinture non figurative ou dans la musique sérielle me paraît affirmé plutôt que démontré.

Ce qui est démontré, c’est, plus modestement peut être, mais plus sûrement, la persistance du celtisme du Moyen Age dans un Occident pourtant dominé intellectuellement par la tradition romaine, la couleur particulière qu’il donna au. christianisme irlandais, L’empire qu’il exerce sur les sensibilités avec les romans courtois du cycle arthurien la “matière de Bretagne”. Mais opposer la “mentalité celtique” au« statisme de la civilisation gréco-romaine » qui n’aurait « rien inventé pour le progrès humain », prétendre qu’elle – et elle seule – a « donné au monde occidental le goût de l’aventure et du risque sous toutes ses formes » et que « rien n’a été tenté de grand qui n’ait sa justification celtique », c’est faire une croix sur l’Iliade, sur l’Odyssée, sur l’Anabas, c’est volatiliser, avec Archimède et Ptolémée, tous les savants et tous les ingénieurs d’Alexandrie, c’est lire avec des lunettes filtrantes Tite-live, Salluste, César. C’est, par un autre chauvinisme, se payer de mots. Amir Mehri Badi‘’, lui, réhabilite les Perses, mais n’accable pas de son mépris les Grecs ni Athènes, qu’au contraire il aime et admire. Comme le disait Talleyrand, « tout ce qui est exagéré est sans impor­tance ».

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Tree | Suivre la vie du site RSS 2.0