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Article paru le 25 décembre 1961 dans la Triubune de Genève.

L’essence même du sentiment religieux

Un poète mystique : Zarathoustra

mercredi 1er janvier 2003, par Philibert SECRETAN

Notre siècle est autant celui de la restitution que celui de l’innovation. Des civilisations renaissent sous la pioche des archéologues ; des peuples oubliés surgissent dans leur vie quotidienne ; le cinéma lui-même ne nous épargne pas ces “grands spectacles” bibliques ou antiques, où d’exactes reconstructions ne parviennent hélas pas à faire passer le mauvais goût qui préside à l’ensemble. Reflue-t-on ainsi vers le passé à défaut de voir plus clair dans notre propre destin ?

Les lettres ont aussi leur pouvoir de résurrection. Un écrivain iranien, Amir Mehdi Badi‘ présente avec Monde et parole de Zarathoustra [1] un document d’une rare qualité, qui peut parfaitement s’inscrire dans quelque “liturgie personnelle” de Noël, tant la poésie mystique du réformateur mède parait un Avent dans l’attente du message chrétien.

Zarathoustra. Le nom de Nietzsche fait immédiatement écho. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. J’ai relu quelques pages de Anisi parla Zarathoustra a la suite des hymnes qu’a traduits Amir Mahdi Badi‘. Aucune commune mesure. Nietzsche fait figure de saltimbanque. Avant de m’attabler à ces agapes mystiques et poétiques, ai également compulsé un ouvrage d’érudition au chapitre Zoroastre. J’en ai tiré une connaissance précieuse : un cadre auquel référer ces textes du Xe siècle avant J.-C. Mais que l’exposé ça peut paraît menu en regard de l’ampleur spirituelle qui se dégage des dix-sept hymnes du Prophète mal connu. La science ne peut que suivre de loin l’envol de l’âme.

Quelle aide, quel appui avons-nous reçu ô mon âme,
Quelle protection avons-nous reçu mon troupeau et moi,
Si ce n’est celle d’Ahura Mazda :
Justice et Bonne Pensée ?
Ils souhaitent tous de vastes pâturages,
Mais combien sont-ils à souhaiter la joie de la Création ?
La vérité dans la justice relève l’âme à la hauteur des étoiles.
Fais, Seigneur, fais que cette grâce insigne ne nous manque pas !

Traduction ? Adaptation plutôt. Mise en évidence d’un texte qui s’inscrit dans l’en semble de l’Avesta, livre sacré de la religion zoroastrienne, mais ont les hymnes seuls, les Gâthâ, peuvent être attribués à Zarathoustra. Prophète d’une religion qui porte son nom, il fut en premier lieu un Juste. A une première réforme théologique de la religion iranienne polythéiste, à la faveur de laquelle Mazda fut érigé divinité maîtresse à l’époque de Cyrus, Zarathoustra ajoute une seconde reforme qui atteinte l’essence même du sentiment religieux. Le sacrifice sanglant paraît un culte barbare à cet adorateur de la Vérité et de la Justice, pour qui le seul culte agréable est la prière d’une âme purifiée.

Ceux qui cherchent la droiture finiront dans la lumière,
Mais vous, partisans du mensonge,
Vous aurez pour demeure les ténèbres…

Chez Zarathoustra, le classique combat entre le Bien et le Mal se présente plus comme l’arrière-plan métaphysique d’une interrogation inquiète et d’une prière qu’un système abstrait ou fabuleux. C’est bien à la source d une puissante inspiration spirituelle que nous sommes conduits où l’on voit un homme s’adresser à son Dieu dans une interrogation angoissée :

Seigneur, je te demande, dis-moi la vérité…

Le message de Zoroastre ne resta pas exempt de futurs amalgames. Tardivement introduit dans l’Avesta que les restaurateurs Arsacides puis Sassanides de la grandeur perse refondirent à deux reprises (IIe siècle av. J.-C. et IIe-IVe siècles après J.-C.), il voisina dès lors avec des textes antérieurs et un code sacerdotal proche du Lévitique et du Deutéronome de la Bible hébraïque. C’est sous la dynastie aricide que le mazdéisme (culte de Mazda) zoroastrien devient une religion d’Etat et se trouve dès lors liée au sort de l’empire perse.

Une seule critique : on eût aimé un commentaire plus détaillé sur le contexte historique des hymnes de Zarathoustra. C’eût contribué à étoffer ce que I’auteur nous dit de la valeur morale de l’oeuvre qu’il présente.

Notes

[1] Payot, Lausanne. Je relève la qualité la présentation de cet ouvrage.

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