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Article paru le 22 août 1966 (31 Mordad 1345) dans le Journal de Téhéran.

Le silence séculaire de la Perse enfin rompu par Démosthème.

mercredi 1er janvier 2003

Nous venons d’achever la lecture du deuxième tome de l’ouvrage de l’historien Amir Mehdi Badi‘ (Payot Lausanne). Ecrite dans une langue très pure, et abondamment documentée, cette œuvre met en lumière le aspects étrangement méconnus, et méconnus des historiens, de l’histoire de la Perse au temps de Darius IlI.

Les lignes qui suivent sont en fait la conclusion de l’auteur, qui établit un parallèle, douloureux et étonné entre Sedan et Gaugamélès, et fait enfin parler le seul témoin véridique et digne de foi du temps d’Alexandre le tribun Démosthène.

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Journal de Téhéran
Facsimilé de l’article dans le Journal de Téhéran.

Qui veut comprendre l’histoire d’Alexandre et les conséquences de ses treize années de règne qui bouleversèrent l’univers qu’il hanta, doit se résigner à comprendre que l’effondrement du monde antique celui de l’hellénisme véritable autant que celui de la civilisation achéménide n’a pas eu lieu à Gaugamélès, après le désastre de l’armée de Darius III, ni à Suse, avec l’incendie du palais du Grand Roi, mais bien à Chéronée, après la défaite de l’armée de Lysiclès, et Thèbes, avec le sac de la ville qui, avec Epaminondas, avait été trente-cinq ans plus tôt la métropole de la Grèce qui, aussi étrange que paraisse mon affirmation, c’est à Chéronée le Jour où Philippa scella du sang des Athéniens morts pour la liberté de la Grèce, la pierre du sépulcre où il enferma la puissance d’As, que se scella, avec la fortune d’Alexandre, le dam de la Perse.

C’est dire que si l’Empire achéménide succomba, c’est parce qu’Athènes, son adversaire, mais aussi et surtout son "partenaire" dans le grand jeu de l’empire du monde méditerranéen. Athènes que, depuis la révolte de l’Ionie en 499 avant J.C., la Perse avait constamment trouvée sur son chemin, Athènes qui lui avait appris que pour un empire, exister signifiait lutter, mais aussi ruser, Athènes, que la Perse avait battue, en même Temps que les autres Grecs, à Ladé de Milet, en 494, puis aux Thermopyles, en 480 à l’Artémision et à Athènes même qu’elle occupa ; Athènes, qui avait défait les Perses à Marathon et à Salamine, et avait été, dès lors tantôt l’ennemie, tantôt l’amie, mais toujours la rivale que la Perse avait su battre, en Egypte dès 454, et à Aigos‑Potamyos, en 405, en se servant de Lysandre et ses Spartiates ; Athènes, que la Perse avait su se réconcilier au point qu’elle put se servir d’un Athénien tel que Conon pour détruire la flotte de Sparte, en 394 ; Athènes, enfin, que la Perse avait su plier à sa loi avec la Paix de Callias, en 448, et avec la Paix d’Antalcidas, en 387, en flattant, achetant ou subjuguant, par ses largesses, son or ou sa politique, ses hommes au pouvoir ; Athènes donc n’avait rien fait pour arrêter à temps Philippe, alors que, conscient que l’ouragan macédonien allait balayer l’hellénisme, Démosthène criait en vain :

Il ne s’arrêtera pas, si on ne lui barre la route !

Et comme la Grèce ne lui barra pas la route, il fut assez puissant pour se déchaîner contre la Perse et son Empire, qu’il dévasta dans son excès de fougue, démentielle qu’on a pris l’habitude .clef de confondre avec le génie ‑- jusqu’au jour où, emporté par ses excès mêmes, il s’évanouit.

UN PARALLELE

Les échecs, les défaites et le désastre final, à Gaugamélès, des armées perse les plus fortes du monde d’alors, mais aussi les plus craintes et les plus respectées, qui entraînèrent, de 334 à 327, l’effritement, la dislocation et l’effondrement de l’Empire achéménide, n’ont dans l’histoire qu’un équivalent à leur mesure, et c’est la rupture, des défenses de la France par les Allemands en 1940, et la débâcle de ses armées, jusqu’alors tenues pour les meilleures du monde.

De même qu’après Dunkerque, frappé de stupeur, le monde ébahi assista, horrifié et impuissant, à l’effondrement de cette armée, qui, après la campagne de France et la bataille de Dunkerque, ne voulut même plus se battre pour sauver l’honneur, après Arbèles, la Grèce incrédule et irrévérencieuse vit à son grand étonnement, s’écrouler et s’évanouir l’unique puissance à laquelle elle avait cru et l’unique autorité qu’elle avait respectée, celle du Grand Roi.

Mais alors que la résistance militaire de 1a France, depuis la percée de Sedan, 14 mai, jusqu’à la chute de Paris, 14 juin, ne dura qu’un mois, un seul mois, la résistance militaire de la Perse, depuis la bataille du Granique, mai 334, jusqu’à l’incendie de Persépolis, été 330, dura plus de quatre ans, et elle se prolongea au moins encore trois ans, en Arachosie, en Bactriane et en Sogdiane, dont Alexandre ne brisa la résistance qu’en 327.

Et de même que la fin de la résistance militaire de la France, en 1940, ne signifie pas qu’elle acceptait sa défaite, la fin de la résistance perse dans les satrapies de l’est ne marque pas le renoncement de la Perse à son indépendance nationale.

RESISTANCE

A la fin de 325 avant J.‑C. encore, Alexandre envoie au supplice Astaspès, un Perse, satrape de Carmanie, “suspect de menées subversives pendant le séjour du roi (Alexandre) dans l’Inde” ; et Cratère, chargé de ramener de l’Indus en Perse un des trois corps de l’armée macédonienne, ne peut le faire qu’en “écrasant les mouvements insurrectionnels de deux nobles perses, Ozianès et Zariaspès”, soulevés contre Alexandre.

Avant “ses noces de Suse” , qui devaient préluder à la fusion des deux nations perse et hellénique, le fils de Philippe fit encore pendre un Perse de la lignée de Cyrus, Orsinès “que sa noblesse et sa fortune plaçaient au-dessus de tous les Barbares”, comme il fit mourir Aboulitès, satrape de Suse, et son fils, Oxathrès, qui ne lui paraissaient pas assez souples ou sûrs, et beaucoup d’autres membres de l’aristocratie perse, dont il sera question lorsque leur heure sera venue. Si j’en parle incidemment ici, c’est pour rappeler que quelques mois seulement avant la mort d’Alexandre, la résistance de la Perse n’était pas encore brisée.

CALOMNIES

Parce que l’ouragan macédonien qui se déchaîna contre l’Empire des Achéménides emporta tout ce qui était perse et iranien, et ne laissa, à côté des ruines des palais de Darius et Xerxès, qui furent pillés et dépouillés de leurs richesses avec une avidité telles que les cendres de leurs toitures de cèdre livrées au feu ne couvrirent plus qu’une poignée de pièces de monnaie,­ que les témoignages partisans de ses scribes officiels, nous ne connaissons l’histoire de ces années tragiques qu’à travers les écrits des autres grecs, presque tous servilement acquis à la cause du Macédonien, et donc outrageusement partiaux.

La Perse, réduite au silence, ne nous offrant, dans son affreux dépouillement, que les ruines de la cité royale, brûlée et saccagée, à contempler, il est difficile de démontrer à quel point elle a été calomniée et maltraitée par les historiens d’Alexandre et par ceux qui, depuis qu’on écrit l’histoire, courent au secours de la “victoire”, beau nom sons lequel se cache si souvent le meurtre triomphant.

D’un côté, le silence des tombeaux d’un empire infiniment glorieux que le pillage, le massacre et la désolation ont subitement plongé dans le néant ; de l’autre, le cliquetis des armes des Macédoniens qui quittent leurs “peaux de bouc” pour s’envelopper dans la pourpre, et la rhétorique, des disciples d’Aristote, qui célèbrent le sang d’Hercle, les victoires de Bacchus, et ses compagnons et leurs faits d’armes. Et, une fois de plus, le cliquetis des armes et la rhétorique ont eu raison du silence des vaincus.

MENSONGES SECULAIRES

Qui veut comprendre la légende d’Alexandre ‑- qu’il a faite lui-même, de son vivant ‑- et l’histoire de sa conquête de l’Iran, sur laquelle est tissée cette légende doit imaginer ce qu’aurait été l“a légende de Hitler”, et l’histoire de la conquête de l’Europe par ses armées de 1939 à 1942, si l’Angleterre, l’URSS, les U.S.A. et l’univers, qu’ils mobilisèrent à leur suite, ne s’étaient pas associés pour briser, avec sa puissance, sa légende et l’éclat de ses victoires.

Or la Perse se trouva seule, absolument seule, en face d’Alexandre. Et le jour où elle tomba, elle qui avait prié Ahuramazda, par la bouche du premier des Darius, de la protéger “contre les armées, contre la famine et contre le mensonge”, elle fut injustement submergée par les armées et par le mensonge, surtout par le mensonge.

Au point qu’en 1962 encore, un historien par ailleurs courageux et très peu enclin à respecter les usages et les mots d’ordre de l’histoire traditionnelle, commente ainsi les victoires d’Alexandre et le naufrage de la puissance perse :

Les victoires d’Alexandre ont été fulgurantes, elles ont suscité chez ses contemporains et dans la postérité une admiration sans bornes. Toutefois nous ignorons si nous devons les attribuer à sa valeur plutôt qu’à l’inconsistance totale des Perses qui, du reste, n’ont jamais gagné une seule bataille contre les Grecs, même lorsqu’ils étaient trois cents contre un.

Inconsistants, les Perses qui organisèrent le premier grand empire du monde, digne de ce nom, un empire qui s’étendait encore de l’Indus à la vallée du Nil le jour où il affronta Alexandre. Pas une seule bataille gagnée contre les Grecs par les Perses, eux qui occupèrent deux fois Athènes et, deux siècles durant, ses colonies d’Asie, eux qui faillirent écraser en 333 encore, à Issos, Alexandre et ses Macédoniens !

Je n’ai cité ces phrases dont l’iniquité est évidente que parce qu’elles résument parfaitement les impostures que les disciples de Gorgias et d’Isocrate ont léguées aux historiens d’Alexandre, qui les ont assimilées depuis fort longtemps, et ne songent même plus à en vérifier la teneur, pour la bonne raison qu’Alexandre passe pour “le soldat de la civilisation” et le champion d’une culture dont ils se veulent les héritiers, “et qu’Alexandre a vaincu les Perses”, si bien qu’après lui, et pour longtemps, la Perse s’enfonce et demeure dans un silence absolu, qui ne rend pas la défense de sa cause facile.

Chose étrange, une foule nombreuse de journalistes de chroniqueurs, d’historiens et d’hommes politiques ont écrit heure par heure, et jour par jour, l’histoire de la “campagne de France en 1940.”

Or, malgré l’existence de cette documentation sans précédent où l’image filmée vient illustrer les informations écrites, et bien que tous les grands responsables civils et militaires des évènements de ces trente jours de l’histoire du monde aient écrit leurs mémoires, publié leurs carnets secrets apporté leurs témoignages sur les faits qui précédèrent et suivirent immédiatement l’effondrement de la résistance française, ces pages de l’histoire restent profondément obscures, controversées et équivoques, non seulement lorsqu’on les examine dans les versions qu’en donnent les principaux adversaires en présence, les Français et les Allemands, mais aussi lorsqu’on confronte les pages correspondantes des mémoires de Churchill à celles des mémoires de Charles de Gaulle, et encore plus lorsque l’on compare les affirmations de Paul Reynaud à celles du général Weygand.

LA “CHANCELLERIE”

L’étrange est que l’histoire, qui n’arrive pas à démêler “sa vérité” d’avec les vérités particulières des hommes. dans des événements vieux d’un quart de siècle, sur lesquels elle possède toutes les informations possibles et imaginables. peut, du moins dans les ouvrages historiques, décider des vraies causes et nature de la défaite de Darius III par Alexandre.

Il est vrai que si pour raconter l’effondrement de la Perse entre 334 et 327 tous les historiens anciens et modernes se rencontrent, c’est parce qu’ils puisent leurs informations dans les documents de la chancellerie de Philippe et d’Alexandre qui ne le cède déjà en rien à la chancellerie du Grand Reich allemand, et dans les mémoires de Ptolémée fils de Lagos, “l’un des chacals qui se partagèrent après la mort du lion les restes de son festin” -‑ et ce qui est permis lorsqu’on écrit l’histoire des Barbares de Suse en 330 n’est plus loisible lorsqu’on aborde une question aussi grave que la raison de la défaillance de la France en 1940…

Il faut comprendre que la concordance des historiens d’Alexandre, concordance qui trahit leur volonté d’accréditer le mythe d’Alexandre “soldat de la civilisation”, prélude de tant d’autres mythes intéressés et partiaux n’est valable et possible que parce que l’on ajoute foi aux récits des historiographes acquis à la cause macédonienne et le plus sérieux des historien d’Alexandre, Arrien, qui se réclame de Ptolémée et d’Aristobule, ne fait pas autre chose.

DEMOSTHENE

L’extraordinaire crédit des historiographes, appointés ou intéressés, d’Alexandre sur l’esprit des historiens , les plus objectifs est d’autant plus étonnant que s’il ne nous reste pas une seule ligne écrite de la main des Perses qui subirent l’invasion des Macédoniens, pour l’opposer aux dires des panégyristes du fils de Philippe, il nous reste l’œuvre de Démosthène : le plus formidable réquisitoire jamais dressé contre un homme (Philippe) et son oeuvre ‑- qui trouve sa conclusion dans les entreprises de son fils, Alexandre.

Or, abandonnant l’œuvre de Démosthène à l’admira­tion des amateurs de l’élo­quence oratoire, les historiens se font un scrupule d’omettre la moindre mièvrerie de Plutarque sur Alexandre, préfèrent ignorer ce que ce témoin terrible­ment, clairvoyant a versé au dossier de Philippe, d’Adoniens.

Oui, bien sûr, Démosthène était l’ennemi déclaré du fils d’Amyntas, de sa famille et de son oeuvre et un ennemi éloquent et passionné est toujours un très mauvais témoin à charge, et suspect.

Mais il ne faut pas oublier non plus que Démosthène a prononcé chacune de ses phrases devant le peuple d’Athènes, à l’usage de ses chefs et de ses juges — l’auditoire le plus impitoyablement critique et méfiant qu’un orateur ait jamais affronté — en étayant ses dires de faits qu’il a défié Ses adversaires de démentir, et les écrits (discours, accusations, plaidoiries et lettres) de ses adversaires, parmi lesquels figurent Isocrate, Eschine et Philippe lui-même, offrent à l’historien la possibilité de distinguer dans l’œuvre de Démosthène les faits historiques des insinuations et accusations polémiques.

Dans le troisième tome de cette étude, nous allons donc essayer d’établir à la lumière du témoignage de Démosthène, confronté à ceux de ses contradicteurs anciens, Isocrate et Eschine, ‑- ce que fut la résistance des Perses aux entreprises des Macédoniens depuis les premières tentatives de Philippe pour dominer la Grèce jusqu’au jour où son fils Alexandre se heurta, au passage du Granique, à l’avant garde des armées du Grand Roi.

Mais aussi, et dans l’espoir de détromper ceux-là qui croient encore de bonne foi que l’invasion macédonienne a rendu des services à la civilisation, nous essayerons d’établir ce que représente Suse jusque dans sa lutte contre Athènes et ce qui signifie, pour la civilisation véritable, le silence de la Perse achéménide, à jamais vaincue.

Les Grecs et les Barbares, d’Amir Mehdi Badi‘. Tome II (Payot Lausanne).

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