L’espace architectural persan est un espace :
- peu familiarisé avec la forme “étatisée” de l’organisation sociale,
- où la sécurité, la protection sociale, etc., sont organisées à partir du groupe familial (la famille dans le sens le plus large du mot),
- où la famille est posée comme principe fondamental.
Les deux facteurs essentiels qui ont désorienté l’espace persan :
- l’espace islamique qui oppose aux normes persanes de vie communautaire une division sexuelle de l’espace.
L’espace occidental oppose aux normes persanes de vie communautaire une division de la famille étendue en cellules beaucoup plus petites (familles nucléaires).
L’espace “bâti” n’est pas simplement une question de dimensions, d’équipements, d’orientation, de climat, d’isolation phonique, d’isolation thermique… La culture a également son rôle dans la détermination de l’espace. Je prends la culture comme l’héritage successif de souvenirs.
Un espace (maison traditionnelle) persan est un espace qui manifeste son identité culturelle héritée de la Perse antique.
La maison traditionnelle
La forme et la fonction de la maison traditionnelle tiennent compte de la culture (persane), du climat et de la situation socio-économique des habitants.

- Abagrghou (Iran)
- Vue sur une maison traditionelle.
La forme
Le côté nord de la maison est totalement fermé, refusé traditionnellement pour cause de maléfice (voir : l’Avesta, le livre sacré du Zoroastre). Il n’y a pas de fenêtres et aucune communication n’est possible entre le nord et les habitants. Dans un espace architectural, la fenêtre est un moyen de communication, un lien visuel qui permet à l’homme de rester en relation avec le monde extérieur. La fenêtre apporte : la vue vers l’extérieur (la communication avec l’extérieur), l’éclairage de l’intérieur, la vue vers le ciel.
La vue vers le ciel, c’est la fonction notamment de l’ouverture dans l’entrée des temples de Mithra ; cette ouverture laisse filtrer un rais de soleil jusqu’à l’autel sacrificiel et symbolise le lien entre l’homme et l’esprit surnaturel venu du cosmos. Cet exemple met en relief l’aspect métaphysique des ouvertures.
La disposition des pièces et leur fonctionnement

- Espace persan
- Plan type d’un espace persan avec son badgir, panjdari, sehdari et le mahtabi.
La maison possède trois pièces principales, trois pièces séparées les unes des autres :
- le SEHDARI : la pièce à trois portes,
- le PANDJDARI : la pièce à cinq portes
- le BADGIR : la pièce à la tour d’aération
Toutes les portes donnent accès sur le mahtabi ; le mahtabi est le prolongement des pièces. Il n’est ni un intérieur, ni un extérieur. Le mahtabi est le lieu le plus utilisé le soir, où la lune est la maîtresse de la maison. Le sens de l’individualité des pièces ne se manifeste pas, et chaque pièce autorise une polyvalence des espaces en chambre à coucher, salle-à-manger ou séjour ; ce fonctionnement peut être journalier ou saisonnier ; la fonction de la pièce dépend de la période de l’année par rapport au climat. De l’hiver à l’été, la fonction est transférée du sehdari vers le badgir, le badgir constituant la pièce d’été et le sehdari, celle d’hiver.
La vie familiale
En hiver, la réunion familiale s’organise autour du feu d’un atechdan, foyer portatif en terre, en métal ou en céramique, dans lequel on met le charbon de bois. En été, la réunion familiale se transporte sur la terrasse.
Les occupants circulent dans l’ensemble des volumes de cette maison. Ils se déplacent d’une pièce à l’autre selon la température, et ce, pour toutes les fonctions particulières, qu’il s’agisse de dormir, manger, discuter, etc.
L’individualisation de l’espace, ou l’espace intime, dans la maison s’obtient en fermant les portes d’une pièce. Lorsque les portes d’une pièce sont fermées, cela signifie “ne pas déranger”, c’est-à-dire un besoin d’intimité à respecter.
La spiritualité dans la maison traditionnelle
Cette maison est organisée suivant les principes spirituels et les rites religieux hérités de la Perse antique.
En vous référant au plan de la maison, vous pouvez observer que le pandjdari possède cinq ouvertures représentant les cinq gâhs [1] (les cinq parties de la journée) :
- Hâvani, Hâvan, le gâh du matin, commence à l’aurore.
- Rapithwina, Rapitvin, est le midi.
- Uzayêirina, Uzirin, le gâh de l’après-midi va de Rapitin à l’apparition des étoiles.
- Aiwisruthrima Aibigaya, Aipsrûsrim Aibga, première moitié de la nuit va de l’apparition des étoiles à minuit.
- Ushahina, Ushahin, seconde moitié de la nuit, va de minuit à la disparition des étoiles.
Cette division quintuple de l’espace résulte de la présence de quatre colonnes séparées par un espace dit dargâh (le seuil, le porche du gâh).
Ces colonnes représentent les quatre éléments. L’ombre des colonnes projetée au sol et sur les murs, indique aux habitants l’heure de la journéé. Le côté nord de la maison est totalement fermé. Ceci provient du fait qu’en Perse antique, on se protégeait ainsi du vent du Nord et des dives (démons) qui étaient maléfiques pour les zoroastriens (voir l’Avesta, le livre sacré du Zoroastre).
A l’occasion de la fête [2] du nouvel an (le Now Rouz) [3] , chaque colonne est garnie de trois plantes symboliques, différentes les unes des autres ; ce qui nous donne au total, le nombre de 12 plantes, nombre sacré.
Dans l’Antiquité, il y avait autant de colonnes que de plantes (12).
JARDIN — Comment une maison peut-elle être persane sans un jardin. Le jardin a un caractère sacré. Rappelons ici que les mots “paradis” (français) ou “paradise’’ (anglais), “paradisus’’ (latin) sont dérivés du terme “pairidaeza” de l’Avesta qui représente un jardin comprenant de nombreux arbres, des plantes et des animaux.
MAHTABI — Rien ne peut être plus persan qu’un mahtabi [4]. La vie dans un espace (pièce) persan ne se limite pas à l’intérieur, au contraire, elle a toujours tendance à se prolonger sur l’extérieur. Comme on le remarque sur le plan de Persépolis et de Pasargades, des vérandas accueillantes et ombreuses prolongeant l’habitat sur l’extérieur, ont été créées. Pour cette maison traditionnelle on retrouve ce même principe sacré avec le prolongement sur le mahtabi.
FAÇADE SUD — Elle possède trente briques (en forme de losange) signifiant les trente jours du mois. Cette construction manque de cinq briques, correspondant aux 5 jours consacrés aux morts.
L’année qui est solaire et composée de 365 jours, contient 12 mois faisant 360 jours (30 x 12 = 360) plus cinq jours complémentaires. L’année commence à l’équinoxe du printemps, soit le 21 mars. Les 12 mois sont consacrés chacun à une divinité spéciale dont ils portent le nom.
Bidonvilles
En Iran, la migration des populations vers les villes ne s’effectue pas individuellement, mais par famille. Le fait que ce soit le groupe familial qui se déplace est lié à la culture iranienne dans laquelle la famille joue un rôle essentiel.
Il s’agit de maintenir l’unité géographique de la famille.
La mobilité des travailleurs pour cause de recherche d’emploi entraîne le déplacement du groupe familial. Les gens se regroupent dans la banlieue des villes dans des bidonvilles (bidonville cas des pays en voie de développement et des pays du tiers-monde) [5]. Chaque bidonville a ses caractéristiques et son appellation dépend des matériaux utilisés pour la construction des taudis.
Ces bidonvilles s’appellent par exemple : Halabi-Abâd, Hassire-Abâd, Kappar-Nechine.
Halabi signifie “fer blanc” ou “bidon en fer blanc”. Halabi-Abâd est un lieu construit de taudis faits de bidons en fer blanc.
Hassire signifie “natte”. Hassir-Abâd est le nom d’un endroit constitué de taudis fabriqué avec des nattes.
Abâdi signifie en persan “ville”, “village”, “agglomération” ou endroit viabilisé.
Le mot âbâdi, âbâdani (“développement économique”) en persan est un dérivé du terme âb (eau).
Kappar-Nechine : qui habite un kappar.
Les populations qui se regroupent dans ces bidonvilles sont des populations à très faible revenu car elles viennent des régions rurales. La construction est donc bon marché. Le taudis est construit avec des matériaux de récupération (bidons), ou des matériaux naturels abondant dans la région (feuilles de palmier).
Le regroupement autour des villes est dû à l’exode massif de familles rurales entières qui a provoqué une crise du logement à l’intérieur des villes.
Le taudis est un abri nécessairement peu coûteux. La distance qui sépare un taudis d’un autre est fonction d’un certain nombre de critères dont le plus important est la relation familiale. Le respect de la hiérarchie fait partie de la tradition et est acceptée en tant que telle.
Les habitants des bidonvilles vivent dans la misère mais aussi dans la dignité. Ils conservent leur identité ethnique, leur langue, leur folklore. Ce ne sont pas des déracinés car la tradition en tant que force régulatrice n’a pas encore disparu. Pour ces populations, l’organisation des taudis n’est pas l’effet du hasard, mais le résultat d’une culture, d’une tradition ; et chaque disposition a une signification. Elle est fortement influencée par le facteur culturel. Le facteur climatique est secondaire. L’orientation des portes n’est déterminée ni par le site, ni par le climat, mais par des facteurs culturels. En effet : les portes sont orientées vers le taudis du membre le plus important, le plus respecté de la communauté.
L’orientation plein sud qui apporte beaucoup de soleil l’hiver, mais très peu l’été, est abandonnée au profit d’une orientation culturelle.