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Article paru le 28 octobre 1963 dans le Journal de Genève.

Si la Perse avait conquis la Grèce…

mercredi 1er janvier 2003, par Victor MALIN

Un écrivain iranien, M. Amir Mehdi Badi‘, vient de publier sur Les Grecs et les Barbares un ouvrage qui, à en juger par les comptes rendus parus dans la presse, a reçu un accueil favorable. Son intention, louable, est de prouver que les Perses d’autrefois n’étaient pas des barbares au sens populaire de ce terme (ce que, du reste, les anciens Grecs n’ont pas plus pensé que les historiens sérieux aujourd’hui).

La défense de sa thèse [1] l’a cependant entraîné à négliger ou à ignorer certains aspects capitaux du problème. Nous ne retiendrons ici que le plus important, celui qui donne sa vraie signification à la résistance hellénique aux entreprises du conquérant oriental. La religion professée par les Achéménides leur faisait un devoir (sanctifiant leur ambition) d’étendre leur empire à la terre entière. « Un grand dieu est Ahuramazda ; il est le plus grand au-dessus des autres dieux ; il a créé le ciel et la terre et les hommes ; il a élevé Darius à la royauté et octroyé au roi Darius la domination sur la face de la terre au loin, terre où sont beaucoup de pays, Perse, Médie et les autres pays d’autres langues, dé la montagne et de la plaine, de ce côté-ci de la mer et d’au-delà de la mer, de ce côté-ci du désert et d’au-delà du désert. » Ainsi s’exprime le souverain dans une proclamation destinée à convaincre ses sujets présents et à venir de la justification divine de leur asservissement. On ne peut imaginer d’affirmation plus éclatante de la doctrine du despotisme de droit divin. Politiquement, il en résulte que nul peuple n’a droit à l’indépendance. Aux yeux du monarque trônant à Suse, tout peuple doit, à la première sommation, faire acte de soumission et accepter la souveraineté perse voulue par le dieu. A défaut, il sera considéré comme un sujet en état de rébellion, promis, à plus ou moins brève échéance, à la vengeance royale. Vaincu par les armes, il sera livré au bon plaisir du vainqueur qui pourra le massacrer en totalité ou le décimer, le déporter, le réduire en esclavage ou le laisser subsister dans les conditions de sujétion qu’il lui plaira de dicter. Avec des peuples étrangers des rapports contractuels définis dans dés traités. Ils ne peuvent qu’accorder, unilatéralement, selon leur bon plaisir, d’autocrate, des faveurs. Aucun des prétendus traités entre les Achéménides et des puissances étrangères dont parle la tradition ne résiste à la critique.

Une pareille conception des rapports internationaux est diamétralement opposée à celle des Grecs pour eux l’aspiration à la domination universelle, chimère née aux bords du Nil et de l’Euphrate. et passée de là aux Perses est un sacrilège, un produit de la démesure qui, aveuglant parfois une communauté ou un individu, provoque infailliblement la rétribution divine au détriment des coupables. Ce sont tes convictions, profondément enracinées dans combattants de Marathon, des Thermopyles et de Salamine. L’enjeu du combat était clair. C’était le droit, pour les cités grecques, de se développer chacune selon son génie propre dans la liberté et, si possible, dans la concorde avec ses semblables. Leur victoire sauva ce principe, dont vit encore, au fond, l’Europe. Elle permit aussi, l’épanouissement de la civilisation athénienne du Ve siècle dont les créations, dans tous les domaines, constituent un élément essentiel de la culture occidentale.

On a minimisé, du côté des orientalistes, les conséquences d’une victoire perse, invoquant le libéralisme relatif des Achéménides, leur respect pour la religion de leurs différents sujets. Ces savants oublient, Athènes ayant à réitérées fois repoussé des ultimatums perses, que la génération née aux environs de 480, aurait pu erre physiquement anéantie et que ni Sophocle ni Euripide ni Socrate n’aurait, peut-être, vu le jour, ou que, déportés en bas âge en Mésopotamie, ils n’auraient pu y trouver un milieu favorable au développement de leur génie.

Même si l’on veut admettre, contre toute vraisemblance, qu’Athènes et sa population eussent subsisté, c’en était fait en tout cas de l’esprit civique et de la liberté hors de quoi les grandes créations du Ve siècle sont inconcevables. Sans l’existence de ces conditions indispensables, ni la démocratie directe, ni les tragédies d’Euripide et de Sophocle, ni les comédies d’Aristophane, ni les entretiens socratiques ni le mouvement sophistique ne se peuvent concevoir. Un triomphe des Perses, même s’il n’avait pas duré très longtemps, aurait irrémédiablement compromis toute cette floraison qui appartient aujourd’hui à notre patrimoine culturel et fait notre originalité. Or, s’il y a quelque chose d’inconciliable avec le système politique des Achéménides, c’est bien le civisme et la liberté. André Siegfried n’avait pas tort de dire que Marathons devrait être pour nous un lieu de Pèlerinage, non pas pour y aller maudire la Perse des Achéménides — sentiment qui devait être bien étranger à cet esprit cosmopolite nais pour y rafraîchir notre conscience des valeurs européennes et humaines sauvées par le sacrifice des combattants de 490 avant notre ère. Leur résistance, triomphalement confirmée dix ans plut tard à Salamine et à Platée, est bien, pour l’Europe et, à travers elle, pour le monde, un épisode de conséquence infinie, digne de prendre figure de symbole. Ceci soit dit sans oublier les côtés positifs que présentait aussi la civilisation iranienne, remarquons toutefois que, si la fédération de libres républiques à laquelle les Grecs aspirèrent sans réussir à y parvenir, est, encore aujourd’hui, l’idéal de l’Europe, les tentatives de domination universelle sur le modèle perse, tout en causant d’infinies souffrances, se sont toujours effondrées dans le sang et les ruines.

P.-S.

INTERNATIONALES ARIUSOERPRESSE

Notes

[1] Les grecs et Barbares, Payot, Lausanne, 1963.

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