Ainsi Guillaume Tell et ses faits héroïques, les batailles les plus contentes, prenaient, en notre imagination enfantine, des airs de connaissance déjà assez précis, pour que nous nous imaginions, bien naïvement du reste, y avoir assisté nous-même ; tant les choses nous avaient été bien racontées et mises à la portée de notre jeune enthousiasme imaginatif. Arrivé à l’âge où nous avons dû nous rendre compte que, d’après les meilleures sources, notre célèbre Guillaume Tell, entre autres, était une figure de légende, nous avons eu un véritable coup au cœur qui, au fond, ne s’est pas encore tout à fait dissipé…
Le livre que voici [1] est très intéressant. Il s’appuie sur des textes authentiques parmi les plus sûrs et, avec une persévérance tout à fait remarquable, il s’applique à remettre les choses au, point, en ce qui concerne Les Grecs et les Barbares. L’auteur, Amir Mehdi Badi‘, nous montre, comme il le dit lui-même, l’autre face de l’histoire. Pour les Grecs, comme pour nous, l’enthousiasme et l’imagination leur ont joué bien des tours. Ainsi les historiens sont unanimes à affirmer aujourd’hui encore, que les victoires des soldats et marins de Miltiade, de Thémistocle et de Cimon, sur les armées de Darius et de Xerxès, ont sauvé l’avenir de l’esprit et que l’issue victorieuse de leurs combats a permis l’épanouissement de la civilisation grecque.
L’auteur que voici nous démontre avec une rigueur toute scientifique qu’ils se sont trompés. De nos jours, ces mêmes soldats ne sont plus « qu’un troupeau d’Asiatiques courbés sous, le fouet » (sic.).
Il va sans dire que la Perse et l’Orient n’ont pas eu que des détracteurs. Certains ont su réserver à l’Asie la foi et l’hommage qui lui sont dus. L’amour des Grecs pour Homère est sans rapport avec la haine de la Grèce pour l’Asie, pour l’empire des Achémides plus exactement. Il y a une chose que les historiens oublient toujours, la Pax romana fut pour les Grecs la paix de la tombe.
On croit communément aussi, par exemple, que les Perses n’étaient « que » des barbares. Montaigne en citant Xénophon, écrivait : « Les Perses apprenaient la vertu à leurs enfants , comme les autres nations les lettres ». Il ne se trompait pas, Et l’auteur du livre que nous commentons. présente un passage de Xénophon se rapportant aux lois de ce peuple antique.
Il faut constater, en passant, que Socrate lui-même cache ses convictions profondes envers les extravagances et débauches d’un Alcibiade, et offre même à l’aider dans ses desseins de puissance… parce qu’il (Alcibiade) est tout puissant !
On pourrait, bien entendu, multiplier les exemples d’opportunisme, dans le passé, chez tous les peuples. D’autre part, il ressort que « les barbares » — lisez les Perses — se sont montrés plus humains, souvent, que les Grecs, quoique moins libres. Et pourtant l’histoire des nations anciennes est remplie de tout autre chose que de cette venu dont l’accueil de Thémistocle est un rare exemple. La munificence et la clémence, ainsi que la générosité attribuées à Artaxerxès peut s’expliquer par le naturel de l’âme persane, prête à confondre, aujourd’hui encore, l’hospitalité avec la prodigalité, mais la grandeur morale du traitement que le souverain achéménide fit à l’ennemi implacable de l’empire de Darius, suppose une profonde humanité. Le traitement que les Romains firent subir au dernier successeur d’Alexandre, sur le trône de Philippe, tombé en son pouvoir, est la différence qui sépare l’insouciante magnanimité des Perses, de la politique calculatrice des Romains.
D’autre part, l’on petit surnommer Alexandre, fils de Philippe, l’enfant gâté de l’histoire. Il tenait son immense orgueil, son mépris des hommes, son, amour forcené du plaisir, de sa race, de sa naissance, de sa mère et de son père. Sur le compte de ces deux, du moins, l’histoire ne s’est pas trompée.
La légende d’Alexandre a fait illusion aux historiens eux-mêmes. A Chéronée, la Grèce vit la fin de son glorieux empire et celle de son antique liberté.
Persépolis est un vestige de là grandeur de la Perse antique, qui n’a pas échappé à l’accusation de plagiat.
Nous pouvons nous résumer en citant encore une fois une affirmation de l’auteur que nous commentons, « les traits essentiels de l’image que l’Occident s’est faite de l’Orient sont presque toujours à ce point déformés que la Perspective en est faussée ».
Il faut donc lire ce volume si intéressant, en particulier pour se faire une idée plus juste des « Grecs et des Barbares » et réapprendre bien des choses sur ce thème que la vie actuelle si bousculée nous a fait en grande partie oublier.
Un volume tel que celui-ci rend un signalé service. Il évite de continuer à « colporter » encore et toujours, par écrit ou de vive voix. des assertions souvent complètement et presque toujours partiellement fausses. Ne nous étonnons pas trop de cette carence.
Faites raconter à différents témoins présumés attentifs, les péripéties d’un accident par exemple. Il est rare que leurs dires concordent. Pour le lointain, ce sera de fait encore pire !